Bicyclettes Nomades

Bénin

(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours)

 

Rapidement après les premiers kilometres au Bénin, nous oublions les douaniers corrompus et répondons aux grands sourires des gens au bord de la route. Nous n'avons que 30 kilomètres pour atteindre Cotonou, la capitale. Il fait très chaud, l'atmosphère est lourde et brumeuse. Le long de la route l'essence bon marché venue du Nigéria est vendue dans de grandes bouteilles de verre, environ un tiers moins cher qu'à la pompe. Dès les abords de la ville, nous sommes pris dans le flot des Zemidjans, les taxis motos béninois. La circulation, bien que dense, est bien plus fluide qu'a Lagos, et l'air est moins pollué. Nous sommes hébergés chez Mr Olory Togbé, un médecin béninois contacté grâce à un ami qui soigne son frère ainé en France. La maison est attenante à sa clinique. Mr Olory est absent lors de notre passage mais nous y rencontrons un de ses frères, Louis et son fils. Nous nous installons, et tout de suite on nous met à l'aise. "Vous êtes de la famille", nous dit Louis.
Nous restons cinq jours a Cotonou. L'ambiance est détendue même si la vie bouillonne autour des petites échoppes, gargottes et vendeurs ambulants. Chrétiens et musulmans cohabitent sereinement comme dans le reste du pays. Les hommes portent  des boubous barriolés, comme les femmes, et parfois un petit bonnet en tissu. Retrouver un pays francophone nous fait plaisir, d'autant plus que nous adorons l'accent d'ici et savourons les expressions employées.
Pour Olivier, c'est une deuxième visite puisqu'il est venu au Bénin en 2001. C'est lors de ce séjour qu'il a rencontré Franck, un infirmier béninois qui a créé une ONG locale, Espoir sans Frontières, dont le professeur de parasitologie de Brest était marraine. Depuis, Franck nous a rendu visite en France, mais après nos divers déménagements nous avons égaré son adresse. Pour retrouver sa trace, nous n'avons que l'annuaire, mais les numéros sont hors service. Par chance, en discutant avec un des employés du centre téléphonique, nous apprenons que ce dernier a un ami qui se soigne dans le petit dispensaire de Franck. Une coincidence assez incroyable. Deux minutes plus tard, nous avons le portable de Franck!
Son dispensaire est installé dans un quartier populaire de Cotonou et, dans ce pays où la médecine est payante, le but est d'offrir des soins de qualité à moindre coût. Il emploie un médecin, une sage femme, infirmières et aides soignantes. Parallèlement, Franck s'occupe de faire de la prévention du VIH auprès des prostituées près de la frontière avec le Nigéria, et reçoit pour cela des aides internationales. Nous sommes très admiratifs de tout ce qu'il a mis en place, de toute son énergie et de sa persévérance pour arriver a ce résultat.
 

 
Retrouver Franck est un véritable plaisir. Il nous invite a passer le dimanche chez lui, avec sa femme et ses cinq garçons. Franck a les pommettes bien rebondies et un large sourire, ce que l'on retrouve chez tous ses fils. Il est issu d'une famille catholique, mais ça ne l'empêche pas de nous raconter quelques savoureuses histoires d'envoutement dont il a été victime. Le Bénin est avant tout le berceau du Vaudou.
A l'âge de cinq ans, Franck  trouve sur le chemin de l'école une pièce, la ramasse, et se reveille le lendemain avec les pieds retournés. Ses parents décident immédiatement de se rendre chez un sorcier vaudou, et après avoir fait sa petite enquête il découvre que la pièce était proche de déjections et de plumes de poulets. Quelqu'un a abandonné là un esprit dont il voulait se débarrasser, et c'est Franck qui l'a reccueilli. Franck garde un souvenir très précis de cet épisode et de la guérison qui n'a pas tardé à suivre l'entretien et les incantations du sorcier. Plus tard, alors jeune marié, Franck s'éprend follement d'une Togolaise avec laquelle il s'affiche en public, lui habituellement si réservé et discret. Selon lui, c'était un envoûtement, et il en a eu la preuve. Un jour, assoupi a ses côtés, il se réveille brusquement et l'entend psalmodier dans un langage qui lui est inconnu. "Elle invoquait son grigri. Mais puisque je pouvais l'entendre, cela veut dire qu'il ne fonctionnait plus, car ça démasquait la supercherie. J'ai réalisé que tout n'était que magie, envoûtement, et je suis retourné chez ma femme."
Toutes ces histoires ne l'ont pas empêché de louer plusieurs années une maison auprès d'un maitre vaudou. Celui ci trouvait toujours un prétexte pour augmenter le loyer, si bien que Franck a décidé de quitter le logement. Un mois plus tard, l'homme convoque Franck, ce qui ne manque pas d'effrayer ce dernier. Le rendez vous est fixé pour la fin de la semaine mais Franck, pour parer toute tentative d'ensorcellement, prend ses précautions. Il se déplace chez l'homme deux jours en avance et l'avertit de son arrivée à partir d'une cabine téléphonique située dans la rue du propriétaire. Par ailleurs, il se déplace avec une dizaine de personnes et les fait entrer en premier pour ne pas marcher sur un grigri. Mais à la surprise de Franck, le sorcier lui fait des excuses. Il a eu un grave accident de la circulation et pense que cela a un rapport direct avec la colère de Franck car ça s'est passé peu après. Il veut donc son pardon pour qu'un tel événement ne se reproduise pas.
La crainte que le vaudou inspire a Fanck nous fait toujours sourire, surtout à sa manière si expressive de raconter ces anecdotes. Dans sa nouvelle maison, il fait bien attention à ne pas se lier avec le voisinage et demande a sa femme de faire de même, car "pour ne pas avoir de problèmes de vaudou il ne faut pas chercher d'histoires".
A majorité chrétien, le sud du Bénin voit depuis cinq ans fleurir une multitude de sectes protestantes aux noms parfois étonnants, tel "le ministère de l'évangélisation et du perfectionnement des saints", ou encore "église du christianisme céleste" (celle ci est très bien implantéé). J'ai même lu sur une pancarte annonçant les jours de cultes:
"Jours de miracles: Lundi-mercredi- dimanche à 7 heures".
Beaucoup de boutiques font également preuve d'imagination pour leurs enseignes comme par exemple "Coiffure le sang du Christ coule sur ma tête". Nous avons discuté de ce phénomène avec un prêtre béninois de la mission catholique de Boukoumbé, dans le nord du pays. Cela l'inquiète car les fidèles sont manipulés, on leur fait miroiter des miracles ou des actes magiques en échange d'argent, c'est un vrai business. Il espère toutefois que les fidèles reviendront dans son église, une fois qu'il prendront conscience de la supercherie. Mais il est certain que la culture vaudou, les croyances magiques sont propices à l'émergence de telles églises. A côté, les musulmans font preuve d'une retenue très élégante dans leur foi et leurs prières. Nous suivons à la radio la dégringolade dans les sondages de notre président, ainsi que le feuilleton Neuilly: il est peut être envouté...
 

 
 
Le 14 février, nous reprenons la route et faisons étape à Porto Novo. Petite matinée de reprise, avant de retrouver Louis pour déjeuner, et Franck l'après midi, après quoi nous faisons nos adieux à ces personnes qui ont rendu notre séjour à Cotonou si agréable. Le lendemain nous allons jusqu'à Pobé, sous un ciel bas, blanc et poussiéreux que l'on aura quasiment tous les jours à cette saison au Bénin. L'harmattan souffle du nord et déplace tant de poussière qu'on est parfois en plein brouillard. A Pobé nous rendons visite au centre Raoul Follereau de prévention et de soins de l'ulcère de Buruli, une maladie sur laquelle Olivier a fait sa thèse. Ce centre est pionnier pour le traitement par antibiothérapie (auparavant seule la chirurgie était proposée comme traitement de ces ulcères cutanés parfois très étendus et mutilants). Nous sommes reçus par un jeune médecin béninois puis par deux femmes médecins françaises, le Dr Chautty (qui vit depuis 27 ans au Bénin) et le Dr Ardant. Ce centre fonctionne depuis 7 ans et permet la prise en charge médicochirurgicale des patients, ainsi que le dépistage et le suivi avancé des patients.
Mme Ardant nous propose de passer la nuit chez elle et son mari, qui travaille pour une cimenterie a 20 kilometres de Pobé. Comme l'après midi est déjà bien avancé, elle embarque nos bagages et nous nous élançons sur la piste. Nous arrivons chez eux rouges de poussière. Ils habitent depuis trois ans au Bénin. Elle se passionne pour son travail et lui se montre très enthousiaste sur son poste et heureux de ses collaborateurs béninois. Nous avons beaucoup apprécié le peu de temps passé ensemble, et pas seulement pour leur gentillesse à notre égard, mais également par leur regard et leur discours sur l'Afrique et la vie. Comme le lendemain, samedi, ils partent avec des amis sur Abomey, et que c'est notre route, ils se proposent d'embarquer nos bagages ce qui nous permet d'arriver là bas pour le déjeuner et de passer l'après midi sur place. Nous sommes invités pour le repas, et les Ardant insistent pour nous installer dans le petit hotel attenant, nous évitant ainsi des recherches de "plan pas cher" (bien rare en Afrique de l'Ouest). Nous sommes très touchés par cette générosité.
A Abomey, nous visitons l'ancien palais royal où l'on peut voir notamment des bas reliefs intéressants. La visite est guidée. Dans une salle, la jeune guide nous montre un canon acheminé au XIX siècle depuis le Nigéria. Je l'interroge sur le temps qu'il a fallu pour transporter le canon. La réponse, très sérieuse, m'a laissée songeuse:"Oh, pour cela, il ne faut pas longtemps car pour traverser la brousse ils utilisent des grigris pour faire les raccourcis"."Et aujourd'hui, il y a toujours des personnes qui utilisent des grigris?" "Oui plein! Par exemple, si un chauffeur de taxi brousse a un accident, il utilise un grigri qui rend invisible et prend la fuite. Ca, c'est très connu."
 
Le lendemain, nous partons pour cinq jours de route assez monotone, qui nous mène a Natitingou. Curieusement, sur des zones assez limitées, les "Yovo bonjour" (le blanc, bonjour), ou les "bonne arrivée" cessent brusquement et les gens (et pas seulement les enfants) nous lancent des "Yovo cadeau". En général quand dans un village il y en a un qui s'y met, tout le monde le suit et c'est vraiment lassant et pénible. Rapidement nous renonçons à leur faire comprendre qu'on ne se balade pas les sacoches pleines de cadeaux pour les Africains, c'est peine perdue. Curieusement, ces comportements cessent aussi brutalement qu'ils sont apparus et ça nous soulage!
 



 
Nous trouvons assez facilement des hébergements: à Dassa, ville de pélérinage a la vierge Marie, un dortoir pour pélerins, le soir suivant on négocie ferme une super maison neuve et meublée, puis ensuite des missions catholiques nous offrent l'hospitalité.
A la mission de Banté, les prêtres sont absents et nous sommes accueillis par Camèle, un lycéen de 17 ans qui vit là comme pensionnaire. Ce sont les vacances mais Camèle nous dit qu'il ne rentre pas car il est orphelin. Nous passons la fin d'après midi et la soirée avec lui. Il nous promène un peu dans la ville. En fait, son père vit toujours, mais au Bénin, perdre sa mère c'est comme devenir orphelin. Le père de Camèle est cultivateur et n'a jamais poussé ses enfants sur les bancs de l'école. Que Camèle, un de ses derniers s'y accroche n'est pas son problème. Il a plusieurs femmes et beaucoup d'enfants, il ne peut pas prendre en charge tout le monde. Ce sont toujours les femmes qui s'occupent de leurs propres enfants. Camèle a un grand frère, mais il est déjà marié, père de famille et ses revenus sont faibles. Il a également une soeur, mariée à un homme riche mais qui s'occupe des ses femmes et ses enfants. Camèle est donc seul. Il doit payer ses frais de scolarité ainsi que son hébergement à la mission. Il nous confie que du temps du prêtre blanc, c'était gratuit mais que les nouveaux, ceux à la peau noire comme il nous les décrits, sont durs. Très durs. On n'en saura pas tellement plus. Pour faire face, Camèle peint des petites pancartes que les gens installent devant leurs propriétés ou leurs boutiques, pour un maigre salaire. Comme il est en retard de paiement de ses frais de scolarité, l'administration lui a déjà collé deux zéros, dans deux matières différentes, une façon de l'avertir de son renvoi potentiel. Dans son malheur, Camèle a de la chance car la famille d'un de ses camarades de classe l'a pris sous son aile et le nourrit tous les jours. Ils l'ont même emmené avec eux pendant les vacances d'été à Cotonou. Camèle n'avait pas prévu de nous raconter tout cela, c'est nous qui lui avons posé ces questions, intrigués de le voir peindre ses pancartes à la mission. Nous décidons de lui payer le reste de ses frais de scolarité, somme qui n'est pas grand chose pour nous et va lui permettre de finir l'année et d'étudier plus sereinement.
 
Nous quittons la route deux jours plus tard. Nous voulons visiter la région de l'ethnie Somba, connue pour l'architecture de ses cases. A Boukoumbé, nous nous installons à la mission et je pars dessiner un Tata Somba, une maison traditionnelle à l'allure de mini forteresse en pisé, ornée de greniers recouverts de chaume qui forment comme des tours.
 

 

Je demande à la jeune femme qui se trouve là l'autorisation de m'installer dessiner, celle ci se montre enthousiaste et m'offre de m'assoir dans la cour. Je suis assez étonnée, car beaucoup de Sombas monaient les visites, photos etc... mais ça n'a pas l'air de lui trotter en tête. Elle s'assoie à côté de moi et allaite son bébé de deux mois, tandis que les gamins du coin, la plupart nus et recouverts de poussière, le visage strié des fines cicatrices traditionnelles, s'installent pour me regarder. Pendant que je dessine, nous faisons connaissance. Elle s'appelle Ginette, a 21 ans. Jusqu'à la naissance de son enfant, elle vivait a la ville la plus proche, Natitingou, où elle allait au lycée. Elle vivait avec sa mère et sa demi soeur maternelle. Sa mère a toujours eu une préférence affichée pour la soeur de Ginette. C'est, me confie t'elle, assez habituel au Bénin. Elle travaillait pour payer l'école, en préparant et en vendant le week end sur le marché du Tchoucoutou, la bière de mil. Le garçon avec qui elle sortait l'aidait aussi un peu. Dès qu'il a appris la grossesse, il l'a quittée. Sa mère l'a mise à la porte le lendemain de l'accouchement et refuse toujours de lui parler. En désespoir de cause, Ginette est venue s'installer chez ses grands parents, où vivent également ses oncles et leur famille. " Pour l'instant, ils m'autorisent à rester, mais ils peuvent aussi me mettre à la porte du jour au lendemain si je deviens une charge." Pas question de retourner en ville et à l'école, les frais seraient trop importants dans sa situation. Finis les rêves de devenir infirmière.
Ginette me fait visiter le tata. On pénètre dans une pièce très sombre où autrefois on faisait dormir les vaches. On y trouve  les fétiches ainsi que les crânes d'animaux de brousse tués par un ancêtre. Sur la gauche une petite échelle taillée dans une branche et lissée par les ans mène au deuxième étage, la terrasse, entourée d'un mur interrompu par les greniers (qui servent a conserver maïs, mil et igname séché), ainsi que des petites cases. L'entrée est minuscule. De la terrasse, la vue est très jolie sur la brousse environnante. Les tatas sombas sont dispersés, et, entre eux, de majestueux baobabs et des champs où restent quelques plans de mil et de maïs secs.
 

 
Camèle, Ginette. Deux histoires qui montrent la limite de ces sociétés où la solidarité est familiale. Pas de famille, ou une famille qui ne comprend pas, ne veut pas comprendre, peut compromettre à des jeunes désireux de s'instruire l'accès à l'école et aux études. C'est vraiment dommage et, au delà des déceptions personnelles pour ses jeunes, un manque à gagner pour le développement du pays.
 
Au petit matin, nous prenons la route de Tangietta. Encore une piste, et sur les trente premiers kilomètres nous continuons en pays Somba, les tatas disposés dans les champs à une portée de flèche les uns des autres. Le ciel est un peu moins blanc, enfin. A Tangietta, la mission est pleine puisque tout un groupe de coopérants s'y retrouve pour une réunion. Finalement, apres avoir un peu erré pour trouver un logement, le père Gérard accepte de nous laisser planter la tente. Le soir, Olivier regarde en sa compagnie le match de rugby France Angleterre, et, occupée a lire dehors, je souris en entendant les "Yes" et les "Oh merde" d'Olivier. Le père Gérard n'a pas l'air de se formaliser!
Cinquante kilomètres nous séparent de la frontière. Encore un petit coup de fil à Franck avant de faire tamponner nos passeports. Nous sommes un peu inquiets quand le douanier nous demande les cartes grises des vélos... avant d'éclater de rire!