Bicyclettes Nomades

Birmanie

(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours)

 

Faut il aller ou non en Birmanie? Comme certains lecteurs attentifs ont dû le remarquer, la Birmanie ne faisait pas partie de notre projet initial d'itinéraire. Hormis éventuellement par la Chine, les frontières terrestres de la Birmanie sont fermées, et le pays uniquement accessible par l'avion.

La route vers l'Est est un lieu de rencontre pour les voyageurs et tous ceux qui revenaient d'Asie du sud est et de Birmanie nous en non parlé avec enthousiasme. Gentillesse et beauté des gens, paysages..."C'est maintenant qu'il faut y aller!" (la Birmanie reçoit respectivement 70 et 18 fois moins de touristes que la Thaïlande et le Laos). Nous n'avons pas beaucoup tergiversé. Reste la pertinence de la question initiale, voyager dans un pays soumis a la dictature. Nous pourrions la poser différemment: faut il aller ou non au Turkménistan, en Ouzbékistan, au Laos, au Vietnam, en Chine, ou encore à Cuba? La question birmane a ceci de particulier qu'il existe une opposition au pouvoir structurée, opposition en partie en exil (et qui a donc la possibilité de s'exprimer au niveau international) et centrée autour d'une personnalité charismatique et universellement reconnue, prix Nobel de la paix, Mme Aung San Suu kyi. Une partie de cette oppostion en exil ainsi que Mme Suu Kyi est favorable au boycott touristique du pays. Les arguments pour sont que la présence de touristes étrangers est une forme de légitimation du pouvoir en place et que les dollars dépensés alimentent la politique de répression. Les arguments contre le boycott sont que tout d'abord la grande majorité des Birmans souhaite la venue de voyageurs, qui offrent une occasion de contact avec le monde extérieur et une entrée d'argent pour tout une partie de la population, du chauffeur de taxi à l'épicier ou ceux qui travaillent dans les hôtels et guest house. De plus les violations des droits de l'homme sont moins susceptibles de se produire dans les régions où évoluent des observateurs étrangers. On ne peut pas dire que la fermeture totale d'un pays comme la Corée du Nord soit une aubaine pour ses habitants... Nous sommes donc pour un tourisme responsable et individuel, car malheureusement les voyages en groupe profitent peu à la population.


Le peuple birman subit le totalitarisme depuis des générations. Père de l'indépendance du pays face à l'Angleterre, et héros célèbre dans tout le pays, le général Aung San, qui n'est autre que le père d'Aung San Suu Kyi, a été assassine quelques mois avant le transfert des pouvoirs en octobre 1947. Le gouvernement a tout de suite été confronté à des guérillas de tous bords, et un an plus tard la quasi totalité du pays était aux mains de groupes rebelles. Le premier ministre, ami d'Aung San, réussit à se maintenir au pouvoir jusqu'en 1958 où il passa volontairement les rênes à un gouvernement militaire. Les élections de 1960 le ramènent au pouvoir, mais en 1962 le général Ne Win fit un coup d'état. La Birmanie vit depuis sous une dictature militaire, pauvre pays qui n'a pratiquement jamais connu la démocratie.

En 1988, de grandes manifestations pro démocratique eurent lieu dans tout le pays. Celles ci furent brutalement réprimées, 3 000 personnes y trouvèrent la mort. Le gouvernement promit des élections démocratiques. Apres avoir tenté de juguler l'opposition, la ligue nationale pour la démocratie (NLD), et assigné à résidence sa porte parole Aung San Suu Kyi, celles ci ont été tenues en mai 1990. L'opposition l'emporta largement mais la junte militaire interdit aux élus d'exercer le pouvoir et arrêta les principaux dirigeants de la NLD.

En 1991 Aung San Suu Kyi reçu le prix Sakarov pour la liberté de pensée décerné par le Parlement Européen, ainsi que le prix Nobel de la paix. Apres la levée de son assignation a résidence en mai 2002, Suu Kyi parcourut la Birmanie pour visiter les partisans du NLD jusqu'en mai 2003 où une centaine de partisans ont été tuées et où elle fut emprisonnée. Elle est actuellement de nouveau assignée à résidence à Rangoon.
Les pays occidentaux ont mis la Birmanie sous embargo mais la Chine soutient clairement le régime, et le business s'épanouit entre les deux pays.
Vous trouverez dans la rubrique "liens" (catégorie "opposants politiques") une liste de sites internet d'opposants politiques en exil.



Beaucoup de régions ou de routes sont interdites aux étrangers. La première question que nous nous posons en atterrissant à Rangoon concerne nos vélos. Quelles vont être les réactions aux douanes?... Nous passons par le guichet "Rien à signaler" et nous avons juste le droit à un grand sourire et un "bon voyage". Des les premiers coup de pédales nous sommes frappés par le calme qui nous environne: plus de klaxons agressifs, des gens souriants qui vous regardent tranquillement avec curiosité...l'Inde est derrière nous!


Rangoon est une capitale modeste et nonchalante aux nombreux espaces verts. C'est notre premier contact avec l'Asie du Sud Est. Les hommes portent tous le longyi, sorte de pagne. C'est la première fois depuis l'Europe que nous voyons des femmes qui ont l'air émancipées, qui me regardent dans les yeux en souriant...révolutionnaire! Elles portent toutes, ainsi que les enfants, un maquillage jaune, le thanaka, que l'on tire de l'écorce d'un arbre et qui a des propriétés photoprotectrices. L'effet est charmant.

Odeurs et grésillements des fritures de toutes sortes que l'on fait sur les trottoirs, piles d'articles chinois qui croulent devant les magasins, le centre ville, quelques dizaines de rues, semble concentrer toute l'activité de cette ville de cinq millions d'habitants.
Quelques centaines de mètres et nous parcourons des rues calmes et ombragées, aux routes un peu défoncées, longeant de vieilles demeures en teck, entrons au hasard dans une pagode où méditent silencieusement deux ou trois personnes. Au bout d'une avenue nous arrivons a la pagode (paya) Shwedagon, l'un des plus important centre religieux de ce pays a 90% bouddhiste. Immense pagode recouverte de feuilles d'or entourées de plusieurs temples, aux multiples statues de Bouddha, autour de laquelle flânent moines aux robes pourpres, pèlerins et touristes.

Les pagodes, zedi ou paya en birman, recouvertes d'or (participer à la couverture d'une pagode grâce à des feuilles d'or d'one finesse extrême est un très bon moyen d'améliorer son karma) sont la principale image que le voyageur emporte avec lui en quittant la Birmanie, car on les retrouve absolument partout.




La route nous appelle et le 17 janvier nous partout vers l'ouest. Pour sortir de Rangoon, nous longeons la rivière et ses ferries qui déversent des flots de travailleurs. Il est sept heures du matin et la journée commence. La route est très bonne jusqu'a Nyaungdoun, nous donnant pleins d'espoirs pour la suite. On va vite déchanter. La route se transforme en piste avec ça et là des restes de goudron. L'état des routes birmanes est une véritable catastrophe. Dès la première matinée nous rencontrons un cyclotouriste français, Jean Paul, tout étonné de nous voir sur cette route qui ne mène pas vers les endroits touristiques. Nous avons fait à peu près la même route durant ces quelques semaines, à un rythme un peu différent, et au final nos chemins se sont croisés à plusieurs reprises, occasion de manger ensemble, rencontres bien sympathiques.


Le premier soir nous arrivons à Danubyu, situé sur l'Irrawady, le grand fleuve qui vient de Chine et traverse la Birmanie du nord au sud. Apres quelques maisons en teck au milieu des palmiers, nous découvrons un monastère et un temple. Nous entrons jeter un oeil: des centaines de stèles gravées sont disposées autour du temple, formant un livre gigantesque. On se lance à demander l'hospitalité, mais a priori le vieil homme que l'on a en face de nous ne comprend pas grand chose. Passe alors un jeune homme aux quelques rudiments d'anglais. "C'est police + hôtel, et je vous accompagne."

Il est strictement interdit aux Birmans d'héberger des étrangers et d'une manière générale ceux ci doivent se loger dans des hôtels et guest houses agrées, ce qui n'existe que dans les villes et sites touristiques.


Au poste de police, le chef nous demande ce qu'on fait là, qui on est etc...Apres avoir montré les passeports, ça va assez vite et on nous emmène dans une guest house où on nous fait payer le prix fort. Ils nous flanquent également un interprète qui ne nous quitte pas d'une semelle. Pour le repas du soir, c'est dans tel restaurant et à 19 heures.
Notre interprète est astrologue, "discipline" très importante dans la vie des birmans. Son rêve est de partir faire de l'argent à Singapour. Sa femme vend de la pharmacopée traditionnelle. Il nous apprend que le salaire moyen est de 40 dollars, juste de quoi vivre. La table d’à côté est occupée par deux militaires chargés de nous surveiller, mais les choses ne sont pas aussi simple. Ils ne portent pas d'uniforme hormis un bombeur vert. Nous avons appris le premier jour à faire le distinguo. Les policiers, en blanc pour la police de la route, en gris pour la police standard, ne s'intéressent pas à nous. Ce sont des officiers de l'immigration qui dépendent directement des militaires que nous devons nous méfier. Ils sont tout le temps en civil, et nous font penser à une milice de la junte militaire. Invisibles pour la plupart des touristes, la machine totalitaire se dévoile dès que l'on sort des sentiers battus.

Le lendemain matin notre interprète nous accompagne jusqu'a la sortie de la ville. Nous nous engageons sur une route caillouteuse dans un environnement luxuriant, le long de laquelle s'étirent des villages aux belles maisons sur pilotis. Près d'une large rivière, à Kyonkani, nous posons nos vélos pour visiter un sanctuaire: un bouddha de près de 25 mètres regarde au dessus de nos têtes! Aux parties ombragées succèdent d'immenses plaines de rizières d'où émergent ça et là des chapeaux coniques, points jaunes dans le vert étincelant.




Plus loin, alors que nous faisons une pause "thé et beignets" dans une gargote, nous apercevons l'hôpital du district qui nous fait face. Il est délicat d'aborder directement des Birmans, le gouvernement entend tout et voit tout, les mouchards ne sont jamais loin. Parler avec quelqu'un peut signifier le compromettre, c'est à dire potentiellement la prison où les travaux forces. Il faut laisser les gens venir à soi, et on espère donc la sortie du médecin et pourquoi pas une invitation à visiter l'hôpital?...
Trois minutes plus tard nos voeux sont exhaussés...


Aung a 32 ans et est l'unique médecin de cet hôpital de campagne situe au bord d'une piste à la lisière d'un village. Il couvre un périmètre de plusieurs dizaines de kilomètres ou vivent plus de 40 000 personnes.
Un dortoir pour les hommes, un autre pour les femmes avec huit lits en bois, sans matelas, sorte de table. Les dortoirs sont vides à l'exception de deux patients. Pas de radiologie mais un bloc opératoire plus que rudimentaire. Aung fait environ 80 opérations par an: césariennes, appendicectomies, hernies.
Les soins sont payants, une césarienne coûte environ 25 dollars. Il est 11 heures et nous sommes étonnés de ne pas le voir en consultation. Et encore il nous explique que la fréquentation a beaucoup augmenté depuis qu'il est en poste... Pas de biologie hormis des tests rapides pour le VIH et l'hépatite B. Il nous affirme que le nombre de séropositifs au VIH est faible, en tous cas inférieurs a 1% (d'après l'OMS le taux est de 1.3% de femmes enceintes séropositives, et chez les 15-24 ans la prévalence atteint 2.2%).
Nous prenons le café dans un pavillon consacre aux vaccinations. La couverture n'est pas fameuse. Concernant le tétanos, si 70% des enfants bénéficient de la première vaccination, à peine 45% reçoivent un rappel. Par ailleurs, c'est l’UNICEF qui finance les panneaux solaires et nous avons vu à plusieurs reprises le sigle UNICEF dans la région. Le faible nombre de patients s'explique par le coût et par la coexistence de la médecine traditionnelle, importante dans les campagnes et remise au goût du jour par le gouvernement comme nous l'apprendra plus tard un traditherapeute.

A l'approche des villages ou de hameaux, nous entendons une musique étrange et dissonante jouée au xylophone, le son pousse au maximum avec souvent une voix grave qui chante et parle à la fois. Des jeunes filles font la quête en agitant de gros récipients en étain rempli de cailloux. L'argent sert à édifier ou dorer la stupa du coin, et la musique effraie les "nats", les esprits. Le bouddhisme birman est un mélange de bouddhisme Theravada ou "petit véhicule" et d'animisme preboudhique dont il a conserve 37 esprits ou nata.
Ces visages colorés par le thanakas qui s'illuminent d'un beau sourire dès qu' on les salue, ces processions de moines aux toges rubis, éventail et panier à offrandes à la main dans la lueur des premiers rayons du soleil, le vert intense des stupas, cette musique étrange et dissonante au son grésillant s'échappant d'enceintes fatiguées et à qui on en demande trop, ces maisons en bois avec leurs petits enclos au milieu des palmiers auxquelles succèdent de vastes plaines désertes écrasées par le soleil, voila nos routes birmanes.



Le deuxième soir nous commençons l'ascension de la montagne qui sépare la plaine centrale du golfe du Bengale. Apres Ngathaingchaung, un barrage policier contrôle nos passeports. Il est 17 heures passées et nous allons emprunter une route montagneuse de près de cent kilomètres sans village. C'est étonnant, mais la police ne pose jamais la question de savoir où on va dormir. Ce n'est pas leur rôle. Nous bivouaquons en nous cachant, faisant le moins de bruit possible et nous éclairant à la lueur de la lune. Autour de nous, les temples font retentir de la musique pour éloigner les nats.

La piste qui traverse la montagne pour rejoindre Gwa est assez difficile mais magnifique. Elle suit totalement les lignes de crêtes, traverse des forets de bambous qui s'étendent a l'infini. De temps à autres, quelques baraques ou vivent les rares habitants de ces contrées, tous coupeurs de bambous, pauvres montagnards qui doivent aller chercher l'eau au fond des vallées encaissées et améliorent leur quotidien en chassant a l'arc.


Nous atteignons vers 14 heures le poste frontière à cheval entre l'état Raking et l'état de Pathein. Un homme charmant d'une soixantaine d'année nous accoste dans un bon anglais alors que nous prenons un café. C'est le chef de la police, et quand nous lui disons que nous allons à Gwa, à plus de quarante kilomètres il comprend bien qu'il est impossible d'y arriver avant la tombée de la nuit et nous propose de nous héberger, principalement en raison du risque de nous retrouver nez a nez avec un éléphant! Un bus a failli heurter un pachyderme qui faisait la sieste sur la route deux jours auparavant. Ces immenses forets de bambous qui ondulent dans la lumière dorée de l'après midi sont peuplées d'éléphants sauvages et ça nous fait rêver. Nous sommes assez fatigués et acceptons son offre. Les heures passant, il nous raconte sa vie. Il est dans ce trou perdu car un officier jaloux a fait un faux rapport à son sujet. Il a eu bon multiplier les lettres et témoignages, mettre en évidence le mensonge, rien n'y fait. La machine administrative l'a broyé.


Dans la discussion, il nous apprend qu'un Birman qui a perdu sa carte d'identité ne peut plus se déplacer dans le pays. Plus tard il nous parle des clandestins qui fuient la misère du Bangladesh. Là, il baisse la voix: "islamistes"... Le gouvernement leur inculque la peur du péril islamiste et stigmatise ainsi la minorité musulmane du pays (4%) qui souffre de discriminations. Quand nous lui faisons comprendre que ce gouvernement n'est pas une bonne chose il acquiesce. Pourtant, ses deux fils sont militaires. En fait, il ne croie pas à grand chose en dehors du bouddhisme. Il fait partie de ces bonnes âmes qui servent l'ordre établi sans convictions, sans recul, parce que l'ordre c'est la paix. Il leur manque la grandeur du sens de la révolte et ils deviennent les petites mains de la dictature.

Le lendemain, nous continuons cette piste qui n'arrête pas de monter et de descendre. Le pourcentage est sévère, mais ça passe. A midi, nous apercevons le golfe du Bengale en haut d'une crête balayée par le vent. Longue descente jusqu'a Gwa, puis nous prenons la direction du nord. A Kantaya, un hôtel avec bungalows a été dévasté par un typhon l'année dernière mais il en reste un ou deux. La région est assez difficile d'accès et peu de touristes viennent par là, sauf une dizaine de cyclistes par an, quelques groupes de chinois ou de japonais. L'hôtel est vide, mais il nous est impossible de descendre sous les 30 dollars. On ne comprend pas vraiment cette attitude. On nous a confirme le fait que le gouvernement taxe de 10% les nuits d'hôtel. Mais ne pas négocier alors qu'il n’a personne depuis un mois peut être...?
Nous partons alors à la recherche d'un coin pour camper mais la région est très habitée et c'est à la nuit tombée que nous plantons la tente dans un champ de blé moissonné. Réveil à cinq heures trente le matin pour déserter les lieux. Alors que nous nous apprêtons à sortir de la tente nous entendons du bruit et tombons nez à nez avec un paysan qui n'en croit pas ses yeux. Il ne fait pas encore jour. Nous lui expliquons par gestes que l'on va rapidement partir mais on le voit vite déguerpir. Nous avons connu réveils plus glorieux.


Nous pédalons dans les premières lueurs du jour, traversons les prémices d'un marche où s'affairent déjà quelques silhouettes. A quelques kilomètres de là, nous découvrons, cachés derrière des cocotiers, quelques bungalows en bord de plage. 9000 kyats, soit 7 dollars le bungalow immense avec vue imprenable. La plage forme une anse parfaite, à l'horizon un îlot rocheux. Elle se continue au nord et au sud, ponctuée ça et là de quelques maisons de pêcheurs en bois. Le bleu de la mer et du ciel, le blanc du sable, les verts des cocotiers et le rose des bougainvilliers. Pas un bruit, nous sommes seuls. Un bout de paradis, comme on pouvait encore en trouver en Thaïlande il y a trente ans ou plus.



Nous sommes restés deux jours à lire, dessiner pour Chloé, se promener et regarder les pêcheurs. Les bungalows sont situés dans le hameau de Moshui, à la sortie de Satthwa. Au cours d'une promenade on nous invite à boire l'eau de coco dans une maison au bout d'une allée près d'un monastère. Notre hôte a soixante deux ans et est enseignant a la retraite. La conversation dérive rapidement sur le régime. A voix basse, il ironise sur le général Than Dwe, qui a plus de soixante ans n'a pas encore pris sa retraite, évoque "The Lady", Suu yi, la dureté du régime et la société complètement verrouillée. Sur les routes défoncées que nous avons empruntées, nous avons aperçu de temps en temps des groupes de femmes travailler à porter des pierres, étaler le gravier. Travail des fourmis quand on voit le nombre de kilomètres où la route est à refaire en totalité. Il confirme ce que nous pressentions. Il s'agit de travaux forces, non rémunèrés. C'est chacun son tour, les gens n'ont pas le choix.

De Satthwa nous continuons vers le nord jusqu'à Thandwe. Cent cinq kilomètres éprouvants, piste de sable et de pierres. Nous arrivons à la nuit tombée et cherchons le poste de police pour demander à y passer la nuit. La réponse est claire: cette ville est interdite aux étrangers. Il faut aller à Ngapali, la grande station balnéaire située dix kilomètres à l'ouest.. Non seulement ce n'est pas notre direction, mais il s'agit d'une station pour touristes riches. Nous restons fermes, argumentons. Le policier téléphone à un hôtel pour demander s'ils ont de la place. "Cheap, cheap". En fait, c'est 50 dollars la nuit. On s'esclaffe... Il va falloir encore une fois chercher un bivouac et se cacher. Il fait nuit, nous sommes plus que fatigues...Mais on nous demande encore d'attendre. Le policier nous invite dans la tea house face au poste et nous offre un coffe mix et des samosas. Il est très sympathique, travaille à l'aéroport local et notre sort ne dépend pas de lui mais de l'officier de l'immigration que nous attendons. A son arrivée commence un interrogatoire où l'on doit donner notre itinéraire depuis Rangoon, Aie... On s'en sort avec quelques mensonges crédibles. Une heure plus tard et plusieurs coups de fils, on nous donne l'autorisation de loger dans la guest house locale et à prix local. L'ambiance se détend immédiatement, nous sommes de nouveau en toute légalité et la discussion porte tout de suite sur ...Zidane, évidemment!... On est plutôt heureux de notre sort!!

Le lendemain nous rejoignons Taunggok par une route vallonnée et partiellement goudronnée. La route comme la veille contourne des champs de blés où travaillent des paysans qui nous font de grands signes. Nous passons la journée près du débarcadère où Chloé fait le portrait des gens qui regardent le chargement des vieux bateaux qui partent vers Sattwa, on me tend une guitare pour que je pousse la chansonnette. Les Birmans adorent chanter des chansons mièvres et jouer de la guitare de préférence un peu désaccordée. On me regarde avec curiosité quand je la désaccorde complètement pour jouer un plinn et des gavottes. C'est ensuite au capitaine du navire de chanter. Apres midi sympathique où l'on partage beaucoup avec peu de mots.

Apres Taunggok il est impossible de continuer vers le nord, la route est interdite aux étrangers. Le moyeu arrière que j'ai tenté de réparer en Inde étant sérieusement grippé, nous décidons de prendre un bus pour passer les montagnes et rejoindre Pyaye au bord de l'Irrawady. Une aventure en soi. Un vieux bus chinois en partie en bois, dont le tiers arrière est rempli jusqu'au plafond de sacs de poissons séchés à l'odeur épouvantable. Des marchandises supplémentaires attendent devant le bus. Ca nous semble physiquement impossible. Outre nos vélos, des dizaines de fûts à essence, des jerricanes, des ballots de toute sorte, les bagages des autres passagers. Plusieurs hommes s'affairent et s'épuisent a charger ces marchandises. Nous partons à la nuit tombée, et c'est parti pour plus de dix heures de route, sur une piste accidentée de 160 kilomètres.


Le bus cahotant à quinze kilomètres heures, les check points récurrents où nous devons montrer nos papiers d'identité, les multiples arrêts pour décharger quelques
marchandises...Nous sommes tous serres alors que les deux jeunes militaires qui sont dans le bus ont chacun deux sièges, les salauds!!!

Pyaye est une petite ville qui somnole au bord de l'Irrawady. Nous allons rendre visite à l'hôpital de médecine traditionnelle. Nous sommes tout de suite accueillis chaleureusement par les deux tradithérapeutes qui viennent à notre rencontre. L'hôpital compte 16 lits et dispense des soins gratuits. Hormis des hôpitaux sommaires dans les villes principales du pays et deux centres universitaires à Rangoon et Mandalay, il existe de multiples dispensaires disséminés en campagne. La médecine traditionnelle birmane repose sur quatre principes: l'enseignement bouddhiste, l'astrologie, l'alchimie et la phytothérapie ayurvédique (indienne).

Nous avons mis ensuite quatre jours pour rejoindre Bagan: quatre jours de routes vallonnées traversant un paysage désertique, brûlé par le soleil, franchissant de nombreux cours d'eau a sec depuis des années, veines de sable larges parfois de plus de cinquante mètres. Le premier soir nous demandons l'hospitalité à un petit poste de police, à Ekayit. Ca prend encore deux heures, et ça finit autour d'un café à parler avec enthousiasme de...Zidane. Les Birmans sont vraiment des gens particulièrement sympathiques et gais, et les policiers, une fois leur devoir accompli, n'échappent pas à la règle!

Les jours suivants nous bivouaquons, toujours planqués comme des clandestins. La route est ombragée par des banians extraordinaires aux multiples troncs, on les croirait tout droit sortis d'un conte. Ils séparent la route de champs de sables parsemées de hauts palmiers ou grimpent des hommes pour recueillir la sève et en faire des bombons.



Bagan est le site archéologique majeur de la Birmanie, il est à la Birmanie ce qu'Angkor est au Cambodge. Près de quatre mille temples dans une vaste plaine érigés en seulement deux cent trente ans. Nous avons passé trois jours à nous balader à vélo sur les chemins sablonneux qui sillonnent cette plaine. La plupart des temples sont en ruine et le stuc d'origine a disparu tout comme la plupart des fresques d'intérieures. Mais le spectacle est unique après avoir pris de la hauteur.


Deux cent kilomètres nous séparent de Mandalay. Apres avoir traversé l'Irrawady, nous passons par Pakokku, ville agréable située sur la rive nord. De Pakkoku a Yesagyo la route est belle, ombragée, elle serpente sur les collines parsemées de stupas et de quelques temples. Avant l'arrivée à Mandalay, terme de notre périple, nous avons passé une journée à Sagaing, le principal centre religieux du pays. De multiples monastères sont disséminés sur les collines qui surplombent l'Irrawady. Encore vingt kilomètres et nous arrivons à Mandalay, ville quadrillée qui ressemble à une ville moderne chinoise sans grand intérêt, hormis le quartier du marche anime et pittoresque. Nous avons assiste a un chouette spectacle de marionnettes traditionnelles ( www.marionettesmandalay.com). Cet art est malheureusement tombe en désuétude et se perpétue surtout grâce au tourisme.

Retour en bus sur Rangoon, ou nous avons pris un vol pour Bangkok le onze février.