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Cambodge(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours) Nous entrons au Cambodge le 30 mars. Le poste frontière est éloigné de celui du Laos de 2 kilomètres d'une piste étroite et mal entretenue. Formalités rapides dans une baraque en bois environnée de champs de bananiers. Encore 12 kilomètres de piste défoncée qui traverse une forêt avant d'arriver à un nouveau check point et la route... enfin ca pourrait ressembler à une route mais le revêtement est composé de gros graviers. Non seulement nous n'avançons pas, mais en plus il faut se concentrer pour ne pas glisser. La route est plate, droite et bien large. Aucun arbre pour nous protéger des rayons brûlants du soleil, il doit avoisiner les 40 degrés, et une savane totalement sèche s'étend autour de nous. Nous ne croisons que de vagues baraques de bambous sur les trente premiers kilomètres et commençons à nous inquiéter de nos réserves d'eau. On décide de se partager un concombre vers 11 heures pour se caller un peu tout en s'hydratant et sans s'assoiffer. A peine dix minutes après la reprise des vélos, un bruit sec me fait sursauter: le pneu arrière d'Oliver vient d'éclater. Evidemment, nous n'en avons pas en réserve. Nous restons un moment sidérés de ce "pas de chance", alors que mes parents nous rejoignent dans quinze jours avec des pneus neufs. Et être coincés là, dans ce no man's land sinistre et écrasé de chaleur! Quasiment aucun véhicule ne passe, il n'est donc pas question de faire du stop. Alors Olivier répare, en silence, comme il peut: il colmate le trou avec cinq rustines puis enroule du ruban adhésif sur l'extérieur du pneu. Il nous a fallu 45 minutes pour réparer, et il nous reste encore environ 45 kilomètres à parcourir avant la prochaine ville, Stung Treng. Nous savons que ce ne sera pas facile. Rapidement, la chance nous sourit: nous apercevons une gargote et nous empressons de dévaliser ses réserves d'eau et de sodas... La réparation tient, et nous arrivons en milieu d'après-midi à Stung Treng, située au bord du Mekhong. Le marché est très coloré. La plupart des gens portent le krama, foulard traditionnel à carreaux, qui se déclinent en coloris variés. Les femmes l'enroulent autour de la tête, les faisant parfois ressembler à un oeuf de Pâques! Hormis quelques femmes en longyi, les Cambodgiens portent surtout des vêtements occidentaux. Plus curieusement, les pyjamas à motifs japonais ont la cote parmi les jeunes filles!! Impossible de dégoter le bon modèle de pneu, nous devons bouleverser nos plans et décidons de rejoindre Siem Reap en bus. Le trajet a duré de 7 heures à 22 heures... Assez long pour voir défiler les paysages plats de la campagne cambodgienne. C'est beaucoup plus peuplé que ce que nous avons aperçu la veille. De vastes rizières s'étendent entre les villages, de hauts palmiers à sucre s'élancent vers le ciel. La plupart des maisons sont en bois, sur pilotis, et le toit est en tuiles. La terre a parfois une belle couleur rouge brique qui nous rappelle l'Afrique. Après un peu moins de deux jours passés au Cambodge, nous ressentons quelque chose de spécial. D'abord les visages khmers nous fascinent par leur beauté: sombres, d'un ovale parfait, de grands yeux en amande, un nez plat et de belles lèvres. Et puis, surtout, nos lectures sur la tragédie et le génocide accaparent nos esprits. Les Khmers rouges étaient un groupe de dissidents communistes, et ont commencé à s'organiser dans la jungle dans les années 60. Le roi Sihanouk, détenteur du pouvoir, laissait peu de place à ses adversaires politiques. Pendant son règne, il laisse les Nord-Vietnamiens, en lutte contre le Sud et les USA, utiliser le territoire cambodgien comme base de repli. Le roi a été renversé par un coup d'état militaire mené par le General Lon Nol en 1970, et soutenu tacitement par les USA. Malgré leur soutien militaire et financier, il est incapable de chasser les Vietnamiens du Cambodge, qui s'allient aux Khmers rouges pour mener une guérilla contre le régime. Du fait d'une corruption importante et des bombardements américains (qui firent 250 000 morts de 1969 à 1973), beaucoup de paysans rallient la cause révolutionnaire. Le General Lon Nol est renversé en avril 1975, et la capitale tombe aux mains des Khmers rouges. Ils entament alors une restructuration globale et brutale de la société, dont l'objectif est de transformer le pays en une vaste coopérative agricole maoïste dominée par les paysans. En quelques jours, ils vident la capitale et toutes les villes du pays de leurs habitants, y compris les malades et les vieillards. Des dizaines de milliers de personnes prennent la route dans l'affolement et la désorganisation, laissant tout derrière eux. 1975 est déclaré "Année Zéro", la monnaie est supprimée. Les gens des campagnes sont baptisés "ancien peuple" et les citadins "nouveau peuple". Ces derniers ont alors été réduits en esclavage pour le travail dans les champs, recevant très peu de nourriture. Affamés, épuisés, beaucoup d'entre eux sont morts, emportés par les épidémies. Les gens de l'ancien peuple, constituant le modèle sociétal, ont été mieux traités initialement. Des purges gigantesques jalonnent les 3 ans et 8 mois de régime khmer rouge: élimination, tout d'abord, des sympathisants de Lon Nol, de Sihanouk, et les anciens alliés vietnamiens, puis les gens des classes sociales supérieures, les intellectuels, les personnes d'origine chinoise. Le régime a encouragé les gens à dénoncer les brebis galeuses et ont torturé les prisonniers accusés de soutien à la CIA. Bien souvent, les accusations sont délirantes et sans fondement. De nombreux innocents ont péri du fait de cette paranoïa du régime. Les purges ont eu lieu également au sein du parti et des dirigeants. Au total, les victimes du génocide ont été évaluées de un à trois millions de personnes (de avril 1975 à décembre 1978). Les Khmers rouges sont renversés par les Vietnamiens en décembre 1978, en représailles des attaques lancées dans le delta du Mekhong. Les Khmers rouges se réfugient alors dans la jungle, les montagnes et les zones frontalières de la Thaïlande. Grâce à la Thaïlande et les USA notamment, toujours préoccupés par la menace vietnamienne, ils reconstituent leurs forces et se relancent dans la guérilla, terrorisant la population. Le Vietnam se retire du Cambodge en 1989, mais la situation politique reste incertaine et la guerre civile continue jusqu'à la fin des années 90. Pol Pot est mort en 1998 sans avoir été jugé. Le procès des dirigeants devrait avoir lieu, mais en 2004, seuls deux d'entre eux sont emprisonnés. Le processus de démocratisation, débuté en 2002, est encore fragile. Nous avons passe trois jours à Siem Reap pour visiter le site d'Angkor. C'est immense et nous n'avons pas pu tout voir. Certains sites sont situés à 50 kilomètres de là, mais il est interdit aux étrangers de louer une moto, les rendant dépendants des chauffeurs de taxi, ce qui nous incite à nous concentrer sur les temples principaux. Nous sillonnons le site à vélo. Le site est vraiment magnifique et dépasse de loin tout ce que nous avons visité à ce jour. Grandiose, sublime, surprenant, original, unique... et dans un cadre majestueux, sous de grands arbres, certains temples étant même envahis par la jungle.
Les temples sont ce qui subsiste d'un immense centre politique, économique et religieux d'un royaume qui s'étendait de la Birmanie au Vietnam, du IX au XVème siècle. Les bâtiments publics et les demeures, en bois, ont totalement disparu. Les rois d'Angkor étaient initialement hindous et se déclarèrent "Dieu Roi". Ils édifièrent des temples symbolisant le Mont Meru (ou séjourna Shiva). Certains temples furent édifiés en l'honneur de Vishnu, mais le plus grand bâtisseur d'Angkor (et dernier roi), suivait le bouddhisme mahayana (grand véhicule). Aujourd'hui, le site reste très vivant: les bassins d'irrigation de l'époque sont les piscines préférées des enfants de Siem Reap, et les familles viennent pique-niquer devant Angkor Vat en fin de journée. Les statues et bas reliefs d'Angkor Vat sont d'une finesse incroyable, mais le plus impressionnant, ce sont les visages immenses des portes et du temple de Bayon: ils sont formés d'immenses blocs de grès sculptés et assemblés pour former le visage, et il est saisissant de voir à quel point ceux-ci sont expressifs et représentent l'essence même des beautés khmeres. Enfin, il faut citer Ta Prohm, le temple envahi par la jungle, où d'immenses arbres prennent racine sur les murs du temple, enserrant les blocs de pierres et les écartant les uns des autres, donnant un air bancal à l'édifice pourtant stable, avant de s'élancer vers le ciel. Le flux touristique est presque ininterrompu sur ces trois temples, mais de nombreux autres sont beaucoup plus paisibles et non moins dignes d'intérêt. Les groupes suivent au pas de course leur guide et s'arrêtent tous aux mêmes endroits pour prendre des clichés. Evidemment, la photo n'est valable que si un personnage pose avec le monument, alors, à tour de rôle, ils prennent la pause. Les Chinois et Taïwanais sont les moins discrets et passent leur temps à faire des blagues dont ils rient à gorge déployée... et les Français râlent parce qu'ils ne peuvent pas faire la photo du fait des embouteillages aux points stratégiques!! Nous prenons ensuite un bus pour Phnom Pehn. La capitale est bien plus peuplée que Ventiane, au Laos. La majorité du million d'habitants se déplace en moto, parfois entassés par familles entières sur de modestes scooters, et pense bien plus à se protéger des gaz d'échappement par le port d'un masque de chirurgien que des accidents par celui d'un casque. La circulation est délirante, anarchique, chacun choisissant la voie la plus courte pour rallier sa destination. On a parfois du mal à savoir si les gens roulent à droite ou à gauche... Ils déboitent sans tourner la tête (mais n'ont pas de rétroviseur), coupent les intersections à travers les stations essence qui font l'angle, dépassent de n'importe quel coté à des vitesses effrayantes. Pour les piétons, parfois obligés de marcher sur la route tant les trottoirs sont squattés de véhicules en tout genre et de gargotes, c'est un vrai cauchemar. Les chauffeurs de Tuck Tuck (équivalent du rickshaw indien, une moto dont l'arrière est affublé d'une cabine où s'installent les passagers) sont particulièrement pénibles, probablement parce qu'ils sont trop nombreux et donc désœuvrés... Non seulement ils vous posent plusieurs fois la question, mais en plus vous demandent pourquoi vous refusez et finissent en vous suggérant des endroits ou vous pourriez aller... En cherchant de la lecture au centre culturel français, je remarque une affiche annonçant un atelier d'écriture de bande dessinée animé par Sera et qui a lieu quatre jours plus tard. Ca m'intéresse et je vais me renseigner, malheureusement c'est complet. Le hasard fait qu'une heure plus tard, Sera dédicace ses BD, toujours au centre culturel français. Je vais lui parler, lui fait part de ma déception de ne pouvoir assister à son atelier. Il me répond de ne pas m'en faire et de me présenter le lundi avec les autres. Je suis super heureuse!! De nouveau nous bouleversons nos plans. Mes parents nous rendant visite au Vietnam le 17 avril, nous ne pédalerons plus qu'une journée au Cambodge. En attendant, nous décidons de passer le week-end près de la cote sud, à Kâmpôt. Kâmpôt est une ancienne ville coloniale au charme suranné, située au bord d'une rivière. Le centre animé a été déplacé d'environ un kilomètre par rapport à l'ancien, donnant une atmosphère fantomatique dans les quartiers des vieilles maisons ocre décrépies. Nous louons une petite moto pendant deux jours, allant nous poser le premier jour dans un tranquille village de pécheurs aux barques colorées.
Le lendemain nous visitons la station balnéaire de Kep. C'était du temps des français et des années après l'indépendance le lieu de villégiature des élites en quête de divertissement. La guérilla khmer rouge n'a pas épargné la ville, et il ne reste aujourd'hui que des ossatures de villas en bord de mer squattées par quelques familles. De nouveaux hôtels tentent de la faire renaître de ses cendres. L'endroit ne manque pas de charme: quelques collines alentour, des îles à l'horizon, des zones de mangrove, des bateaux verts et des paillotes sur pilotis où déguster des fruits de mer tout frais... Dans le bus de retour sur Phnom Pehn, nous visionnons pour la troisième fois la vidéo de comiques cambodgiens, qui hurlent sans faire rire personne. Tout le monde autour de nous est très sérieux, et ce n'est pas faute d'entendre car le son est poussé à son maximum. C'est un véritable supplice, et même avec les boules Quies nous n'avons aucun répit. Et quand c'est fini, on nous passe des clips cucus où deux amoureux se font la cour comme des adolescents... Cinq heures trente pour 150 kilomètres! Mon atelier n'a lieu que l'après-midi, aussi avons-nous du temps pour découvrir la ville. Nous visitons le musée Tuol Sleng, témoignage bouleversant des atrocités commises par les Khmers rouges, situé dans le plus grand centre de détention et de torture de l'époque. Il est également connu sous le nom de S 21. Entre 1975 et 1978, plus de 17000 détenus furent massacrés. Les Khmers rouges tenaient des registres précis de leurs exactions. Tous les prisonniers ont été photographiés à leur entrée. De larges panneaux exposent ces visages, et leur regard plongent dans le votre. Tous portent le pyjama noir (seule tenue autorisée par le régime), les filles et femmes ont la coupe au carré. Souvent, un numéro est agrafé à leur chemise. D'autres pièces exposent les instruments de torture, ainsi que des photos de corps mutilés qui donnent la nausée. Le pire, c'est peut-être ce témoignage d'un ancien Khmer rouge, qui aujourd'hui a repris une vie normale. Loin d'exprimer des regrets à l'égard des victimes, il trouve injuste qu'il ait été puni alors que des dirigeants sont en liberté. Si la remarque est défendable, ce n'est certainement pas la première chose à mettre en avant dans un tel lieu.
Aujourd'hui, la vie a repris un cours en apparence normal, mais on ne peut s'empêcher de penser que tous les plus de trente ans ont connu cette période, que toutes les familles ont été touchées. Les difficultés économiques et sociales sont très criantes. A Phnom Pehn, des gamins déambulent avec de grands sacs pour trier les ordures, notamment sur les bords du Mekhong à proximité des restaurants pour touristes que nous fuyons comme la peste. Nombreux hommes et femmes, le corps parfois mutilé, font la manche. Tous les moyens sont bons pour subsister, et nombreux sont ceux qui ouvrent leurs rez-de-chaussée (en général, c'est leur garage et leur salon), pour le transformer en boutique, petit restau... voire en centre de santé. A deux pas de notre hôtel, on peut voir, ouverte sur la rue, une grande maison. Quelques lits sont installés, où on aperçoit des gens allongés. Certains ont l'air souffrant, d'autres pas du tout, mais tous ont une perfusion, le remède magique. Sur le trottoir, devant le grand boulevard, un gamin qui rit dans les bras de sa mère, en pleine forme. Dans sa petite main potelée est piquée une aiguille reliée à un goutte à goutte. C'est totalement ahurissant, presque grotesque, mais surtout très énervant. On a du mal à ne pas se dire que le médecin est prêt à tout pour avoir le maximum d'argent. Phnom Pehn a également quelques parcs agréables, des marchés colorés où l'on vend des fleurs de lotus avec un grand sourire, et un intéressant musée dédié à l'art de l'époque d'Angkor. Pendant quatre après-midi, j'assiste à l'atelier. Sera a vécu son enfance à Phom Pehn, qu'il a quitté en 1975, et a écrit deux bandes dessinées traitant de l'époque des Khmers rouges. La dernière, L'Eau et la Terre, est préfacée par Rithi Pahn. Pour plus d'informations sur Sera: www.etonnants-voyageurs.net Le but est d'écrire une histoire qui ait du sens et tienne la route, et ensuite de la faire vivre avec les dessins. Pas évident... Je choisis de raconter un épisode de nos pérégrinations cyclistes (notre "pèlerinage" sur la Narmada, en Inde). Nous sommes une vingtaine, et à part moi, tous sont Cambodgiens, dont seulement deux filles, entre 16 et 25 ans. Les niveaux de dessin sont assez disparates (de basic à très très bon!). Ils ne sont pas francophones (nous avons une interprète), et n'ont pas de culture BD. Les histoires que nous racontons sont assez variées, mais je suis quand même frappée de la naïveté enfantine de certaines histoires (écrites par des adolescents ou jeunes adultes garçon, c'est assez déconcertant). En quatre jour, Sera nous fait avancer en critiquant nos travaux, et nous présente différents types de bande dessinée pour nous inspirer. Certains en restent bloqués au scénario, tandis que d'autres avancent plus vite. J'ai commencé la réalisation de la mienne, et ai même fini une planche!! Le 13 avril, nous reprenons la route pour nous diriger vers la frontière vietnamienne. Sortie de Phnom Pehn dans la circulation animée du petit matin, pris dans les embouteillages. Nous avançons sur les soixante premiers kilomètres d'une route fréquentée et inintéressante. Nous la quittons alors pour la plus jolie piste que nous ayons parcourue. Nous longeons le Mekhong sur cette petite route de terre ombragée de manguiers croulant sous les fruits, de papayers, de cocotiers et bananiers. Les paysans conduisent leurs charrues tirées par de magnifiques vaches blanches comme en Inde, ou de gros buffles aux cornes impressionnantes. Les gens nous sourient de leurs petites maisons en bois sur pilotis. De grandes bâches sur lesquelles sèchent du riz ou du mais sont étendues dans les cours en terre battue. De petits ponts enjambent des canaux creusés pour l'irrigation des champs, où flottent quelques pirogues. En fin de journée, nous apercevons une procession de moines: c'est le nouvel an khmer. Les familles attendent leur passage devant leur maison, avec un grand seau d'eau où flottent des pétales de fleurs. Les moines arrivent, psalmodient quelques phrases en pali, arrosent chaque membre de la famille d'eau, puis suivent leur chemin. Les familles continuent alors à s'asperger en riant. Prés de la frontiere vietnamienne, nous demandons l'hospitalité dans un monastère. Baignade dans les eaux chaudes du Mekhong, avant une dernière soirée bien paisible au Cambodge. |