Bicyclettes Nomades

Espagne

(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours)



Nous quittons Tanger le 21 mai 2008, par voie maritime. Derniers regards vers l'Afrique, où ces derniers mois ont été si riches en rencontres et en émotions, avant de retrouver la vieille Europe. Les douaniers ne s'intéressent pas spécialement à nous et nous arrivons plus rapidement que prévu à Tarifa. Les tenues traditionnelles et colorées ont disparu, nous retrouvons cette "mode" occidentale stéréotypée où l'individu est boudiné, et pas toujours de façon très saillante! Nous bivouaquons le premier soir dans un petit village très tranquille, avec vue imprenable sur les champs d'éolienne, avant d'atteindre Cadiz.
C'est pour moi un retour avant l'heure, car Cadiz est une ville où j'ai vécu un an, pendant mon année Erasmus. Mais avant cette arrivée tant imaginée et rêvée, nous voilà pris dans une frénésie automobile: la route nationale qui relie Tarifa à Cadiz se transforme en voie express, sans échappatoire sur les 20 derniers kilomètres. Nous hallucinons et enfilons nos chasubles, comme le font les quelques vélos assez fous ou passionnés pour ne pas changer de moyen de locomotion. Arrivés à Cadiz, j'oublie notre exaspération et me voilà replongée huit ans plus tôt. Je retrouve l'ambiance populaire et détendue, les bords de l'Atlantique (Cadiz est une presqu'île), les places charmantes de la vieille ville, les maisons blanches aux toits plats, les bars à tapas, où, accoudés au zinc, les habitués avalent une cervecita avant de partir au travail. L'air de rien, une ville entre l'Afrique et l'Europe où mes souvenirs s'égrennent de rue en rue. En Andalousie, Cadiz n'a pas la réputation d'une belle ville, c'est la ville populaire, où l'on parle encore moins bien le Castillan que le reste de l'Andalousie, la ville où le taux de chômage est le plus élevé d'Espagne, où les jeunes aux cheveux décolorés foncent en scooter pour aller se dorer la pilule et draguer les filles sur la longue plage de la nouvelle ville ou, dans le vieux centre, sur la Caletta. Les voix des hommes sont éraillées par les longues années de tabagisme. On ne comprend ce qu'ils disent ou chantent qu'après un certain temps d'acclimatation à l'accent, ce qui n'est pas une mince affaire! J'ai l'impression que tout est tel que quand j'ai quittée cette ville dans ma twingo moutarde, et que je retrouve aujourd'hui à vélo. Le charme, la lumière, les gens, les ruelles étroites, le marché au fleur, le port de commerce, les poissons frits, les churros, le front de mer et sa cathédrale, la Calle Cristo de La Misericordia où je vivais...




Pour relier Séville, ce n'est pas très excitant. A part une trentaine de kilomètres au milieu de magnifiques champs de tournesols et d'oliviers, au cœur des villages blancs typiques de la région, nous devons de nouveau emprunter des routes très fréquentées (dont des portions de voies express). Nous faisons une boucle par Jedula, un petit village d'où est originaire Inma, ma colocatrice de l'époque à Cadiz, dont j'ai perdu la trace. L'enquête est rapidement menée et nous arrivons devant la porte de la maison de son père, qui y vit toujours en compagnie de la grand mère. Nous sommes accueillis avec autant de naturel que si il nous attendait. Je ne déchiffre aucune gêne ou étonnement . Pourtant, un tour du monde à vélo passant par Jedula, il n'y a pas du y en avoir beaucoup, et encore moins par sa maison! Il s'apprêtait à passer à table, mais notre visite impose bien de sortir le saucisson du pays, le fromage et une petite bière. Comme c'est dimanche, il téléphone à Inma, qui, on l'apprend, vit à Paris, pour lui faire part de notre passage. Quand elle prend le combiné et réalise enfin qui est la personne qui a débarqué chez son papa, sa joie et son sourire nous apparaissent à tous autour de la table, et elle nous l'a transmis, à plus de 1500 km de distance... Je n'oublierais jamais ce moment clé, où, d'étrangers, nous sommes devenus des amis de la famille aux yeux de la grand mère et du père d'Inma.

Nous arrivons à Séville le lendemain après midi. Le rendez vous est fixé de longue date: nous retrouvons Tanguy (notre webmaster et surtout meilleur ami), venu nous rejoindre avec toute une bande de non moins chers amis. Et retrouver tous ses potes dans une des plus belles villes d'Europe, au printemps, avoir une semaine devant soi à ne consacrer qu'à nos discussions interminables de bars en bars, terminant par un coup de Vélib pour retrouver nos oreillers, avant de réenchainer sur une petite visite ou un concert flamenco, c'est du pur bonheur.





Pour être de retour comme prévu le 21 juin, nous devons prendre un bus. Nous arrivons donc, après notre folle semaine à rythme inversé, à Salamanque. Le temps est gris et pluvieux, les gens encore en habits d'hiver. La ville, malgré ses vieilles pierres et ses monuments magnifiques, nous semble froide et austère, et nous avons l'impression qu'il n'y a que des banques. Nous sympathisons avec un Brésilien anthropologue qui travaille à l'auberge de jeunesse et qui nous aide à trouver le meilleur réparateur de toute la ville. C'est Pepe, qui adore voyager et prend à cœur de bichonner nos vélos et de nous offrir quelques pièces utiles. Nous rencontrons également au dortoir de l'auberge une jeune Indienne qui vient apprendre l'espagnol et quitte pour la première fois de son pays. C'est une rencontre plutôt étonnante, d'autant qu'elle parle très bien espagnol mais n'est jamais sortie de son Gujarat natal et déteste voyager. Son père lui paie ce séjour linguistique mais elle hâte de rentrer, d'autant qu'elle n'aime et ne digère que la cuisine de sa mère. Malgré tout, elle n'est pas du tout timide ou renfermée et montre beaucoup d'enthousiasme et de curiosité à l'égard de notre voyage.

De Salamanque nous pédalons cinq jours jusqu'à Pamplune, au Pays Basque. Nos journées sont rythmées par des petites pauses dans des bars enfumés pour avaler un petit café et se réchauffer. On y retrouve en général l'ensemble de la population masculine de plus de 60 ans du village, l'oeil perdu devant un écran géant de télévision toujours branché sur une chaine diffusant 10 minutes de télé novelas pour 15 minutes de pub. .Nous n'empruntons que des petites routes de campagne, n'ayant plus de contraintes d'itinéraire, quitte à faire des détours. Des cyclistes nous demandent parfois si nous sommes perdus. En un sens, s'il faut faire au plus court, on peut le penser. Mais la vue des champs de blés et d'orge avec les tâches rouges des coquelicots, les villages en pierre aux belles églises moyenâgeuses, les petits bivouacs à l'écart des villages nous persuadent du contraire. La pluie nous surprend dans les montagnes, mais malgré le froid et la brume, nous retrouvons ces sensations d'immensité au sommet des col, ce bonheur de se sentir coupés du monde et des voitures, de se sentir plus proche de la nature. Nous sommes toutefois étonnés de trouver des villages de montagnes totalement déserts ou seulement peuplés de quelques vieux. Quel contraste avec l'Afrique! C'est un peu triste...



Lors d'un de nos bivouacs, nous nous installons au bord d'un lac de montagne. Une table à pique nique nous invite à nous y poser. Vers 21 heures 30, nous recevons la visite pas très cordiale du garde forestier qui nous demande de partir. Il n'y a rien qui indique que camper est interdit, mais lui connaît la loi, et il insiste sur "la loi est la loi", sans appel. Il nous indique le village 10 km en remontant, d'où l'on vient, mais on préfère tenter le village en descendant, vue l'heure. Par chance, au petit bourg à deux km, nous sonnons à la bonne porte et un homme, la quarantaine, qui semble l'unique habitant du bled, nous ouvre les portes de la salle communale pour la nuit. C'est plutôt crado et le plancher complètement détruit par endroit, mais c'est l'endroit idéal quand on se fait virer par un garde forestier!

Pamplune est notre dernière halte espagnole. C'est également une ville sur la route du chemin de St Jacques de Compostelle, et nous croisons souvent des pèlerins, comme pendant les quelques jours qui suivrons cette étape. Nous sommes assez surpris du nombre de randonneurs, chacun à son rythme, ou groupe ou solitaire, plus ou moins chargés, plus ou moins bronzés ou usés par le temps pluvieux.
Pamplune est une ville très agréable, le vieux centre a de beaux immeubles assez hauts et étroits, quelques belles places, et surtout une multitude de bars où l'on peut déguster des tapas très originaux et fins, et pour des prix encore raisonnables... On ne se prive pas avant l'arrivée en France!

A départ de Pamplune, nous avons un petit pincement au coeur. Dernière frontière, même symbolique: ce n'est pas rien. Nous grimpons tranquillement une petite route, dans les nuages et un petit crachin, passons un lac, avant d'arriver au sommet, surpris de la facilité de ce "dernier col". De l'autre côté, la France...