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Inde(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours) 1ère partie : D'Amritsar à Jodhpur 7 octobre, nous quittons Lahore vers le Waga Border, le seul poste frontière actuellement ouvert entre l'Inde et le Pakistan. Le trafic est minime, aucune attente au poste Pakistanais, des douaniers charmants, comme la grande majorité des Pakistanais à qui nous avons eu à faire. Deux cents mètres plus loin l'Inde. Un continent. Un va et vient permanent de coolies, les manœuvres, qui déchargent un camion Pakistanais pour remplir un camion Indien à 100 mètres de là. Débauche de couleurs, de bruits. Nous sommes à peine entrés en Inde que nos sens se réveillent. Trente kilomètres plus loin nous arrivons à Amritsar, la ville sainte des Sikhs. C'est peut-être le meilleur endroit pour entrer en Inde. Fondée en 1577 par le 4ème gourou des Sikhs, Amritsar s'organise autour du Temple d'Or, un lieu d'une exceptionnelle sérénité. Le Sikhisme fondé par le Guru Nanak à la fin du 16ème siècle, est une sorte de syncrétisme entre l'hindouisme et l'islam. Opposé au ritualisme étroit des brahmanes et au système ségrégationniste des castes, Guru Nanak, qui était hindou d'origine, étudia l'Islam, la religion de l'occupant, les Monghols, descendants de Gengis Khan et de Tamerlan. Il adopta le monothéisme, sans rejeter la doctrine de la réincarnation et du karma. Neuf autres Guru lui ont succédé. Le neuvième Guru ayant été décapité par Auranzageb, empereur Monghol fanatique, son successeur fonda la communauté des pures, sorte de communauté martiale. Ils portent depuis le nom de Singh qui signifie lion, ne se coupe ni la barbe ni les cheveux, ne fume pas, porte un bracelet de fer et doivent toujours garder sur eu une arme tranchante. On les reconnait donc à leur longue barbe et à leur turban. Ils représentent environ 2% de la population indienne, 25% d'entre eux habitant au Pendjab, état du nord Ouest. Il existe par ailleurs une forte communauté en Amérique du Nord et en Angleterre. Nous avons logé au Temple d'Or où se pressent en permanence des milliers de pèlerins. L'ambiance est sereine et sympathique. L'atmosphère que dégage le temple est assez extraordinaire. Nous y avons passé 3 jours et retrouvé mon cousin Loïc, de passage en Inde. ![]() Nous avons ensuite pris la route vers le Rajasthan, plein sud. Le Pendjab et l'Haryana sont des états agricoles. Tout est vert, les routes sont plates et bien goudronnées. En revanche les indiens roulent comme des fous, c'est encore pire qu'au Pakistan, c'est dire... Heureusement il y a pas mal de routes secondaires tranquilles ou le trafic n'est pas trop important. Nous avons demandé l'hospitalité dans un temple Sikh où il y a toujours des lits pour les hôtes de passage. Nous sommes arrivés au Rajasthan le 5ème jour. Le soir nous avons demandé l'hospitalité dans une école élémentaire, à Sidmukh, un gros bourg de plusieurs milliers d'âmes paumé dans une région semi-désertique. A côté des écoles gouvernementales, sous-équipées, et où l'enseignement se fait uniquement en hindi, fleurissent les écoles privées, payantes, qui enseignent en anglais. Même si ces enfants sont chanceux, cela contribue à renforcer les inégalités. Nous assistons le matin à la session "discipline" qui débute chaque journée: on chante l'hymne national et on hurle des slogans sur la vertu du travail et de la discipline. C'est impressionnant de voir ces petits bouts en uniforme alignés comme dans une caserne militaire. Nous sommes donc entrés au Rajasthan par le Nord. Les paysages changent. Au vert de l'Haryana et du Pendjab succèdent le beige des dunes de sables où une végétation clairsemée persiste. Ca ressemble un peu au sahel africain. Cette région semi-désertique située au Nord ouest de Jaipur s'appelle le Shekhawati. Autrefois sur la route des caravanes allant des ports de la Mer d'Oman à la vallée du Gange, cette région fut le berceau des marchands Marwani qui firent fortune à Bombay, Madras ou Calcutta. Ils n'oublièrent pas leurs familles restées au pays et leur construisirent de splendides demeures, les haveklis, maisons gigantesques construites autour de deux cours et décorées de nombreuses fresques. Certaines sont abandonnées, d'autres restaurées. Nous avons fait étape à Nawalgarh et à Mandawa. Avec leurs rues envahies par le sable, leurs palais, temples et havelis aux fresques superbes parfois décrépies, ces deux petites villes ont un charme extraordinaire. ![]() Nous avons ensuite continué sur Bikaner où nous avons laissé les vélos pour faire un aller-retour en bus à Jaisalmer. Jaisalmer est une petite cité Moyenâgeuse perchée sur une colline, au bord du désert du Thar. La couleur ocre des remparts et des havelis aux balcons finement sculptés s'accordent aux couleurs du désert et absorbe la lumière du soir. Citadelle massive et légère, Jaisalmer est sublime, une des plus belles villes du monde. Sublime et touristique...Pour la première fois dans ce tour du monde nous sommes confrontés au tourisme de masse: groupes d'occidentaux en bob, chemise kaki et pantalon beige sponsorisés par décathlon. Des touristes indiens aussi. Mais cette affluence et la profusion de magasin d'artisanat n'altère en rien la beauté de la ville. A l'entrée de la ville, quelques gitans vendent des bracelets, des instruments de musique, des marionnettes...après avoir discuté un peu avec une gitane belle comme Gulabi Sapera (qui d'ailleurs n'est pas Bhopa mais Jogi), nous nous apercevons qu'il s'agit de Fulli, sur qui notre ami cinéaste Gaël Metroz (cf article Chine/Xinjiang) a fait un documentaire. Nous avons passé trois jours avec elle et son mari Dungra. Ce sont des gitans Bhopas. Lui joue et fabrique des ravannatha, petite viole, et Fulli vend des bracelets fabriqués au village. Dungra vend peu voir très peu d'instruments. Quant à Fulli elle vend épisodiquement des bracelets. Quand elle fait 100 roupies (2 euros) c'est une bonne journée. Ils ont 2 enfants et Fulli est enceinte de 9 mois. Leur maison est une hutte en pise dont une partie du mur s'est effondré suite aux fortes pluies qui ont touché Jaisalmer en Aout dernier. Le bébé de 3 mois de sa sœur est décédé peu après d'une probable pneumonie. Les gitans Bhopas et Jogis vivent en périphérie de la ville. C'est la misère mais la solidarité joue peu en dehors de la famille, et le système social hindou, champion de la rigidité et de l'inégalité, les astreint à respecter les conditions de leur caste sur le plan rituel, endogamique et également professionnel. Il reste peu de place à l'initiative individuelle. Nous mangeons ensemble le soir, Dungra joue de la musique, accompagné par Fulli au chant. Nous leur avons donné un petit coup de pouce pour qu'ils puissent construire une petite maison en pierre. Fulli a offert à Chloé une de ses robes, et Dungra une superbe ravannatha qui vaut pratiquement le prix que nous leur avons donné...on ne fait pas l'aumône. ![]() Apres trois jours à Jaisalmer, retour en bus à Bikaner où nous retrouvons les vélos. Direction Pushkar vers le sud est, où se tient quelques jours plus tard la fameuse Camel Fair, une des plus grosses foires aux animaux du monde avec quelques 50 000 dromadaires. Sur la route nous sommes passés à Kolayat, où se situe un lac sacré avec quelques sadhus, ascètes hindouistes, et deux temples. L'ambiance est paisible et on peut dormir dans un dharamsala, hôtel pour pèlerins, pour 25 roupies (0,5 euro). Nous sommes ensuite allés à Deshnok, où se situe le temple de Karni Mata, très connu pour la multitude de rats qui y habitent. On s'attendait à un truc extraordinaire. Il s'agit en fait d'un temple quelconque avec quelques centaines de rats qui se baladent. Assez minable. Pour Chloé se fut une journée difficile puisqu'elle a finit l'étape avec de la fièvre (38,5 degrés). Nous sommes donc restés une journée de plus à Deshnok...C'est plus ou moins rentré dans l'ordre et nous avons put continuer la route vers le sud, en passant par Nagaur et son magnifique fort. Petites routes au milieu du désert. Nous passons par des villages nichés au milieu des dunes, partageons les routes avec des dromadaires. Un cénotaphe émerge de temps à autre en haut d'une colline, des petites antilopes nous regardent passer, silencieusement, avec de grands yeux. Le petit ruban de goudron disparait parfois sous le sable mais jamais très longtemps..."cycle safari" de Bîkaner à Pushkar.
Pushkar est une des sept villes saintes de l'Inde, avec le seul temple dédié à Bhrama, un des trois dieux de la Trinite hindoue, les deux autres étant Shiva et Vishnu. C'est une petite ville entourée de montagnes, organisée autour d'un lac avec des ghâts et des temples. C'est aussi malheureusement une véritable foire aux touristes, ils sont presque plus nombreux que les dromadaires! Et même si s'assoir au milieu des dromadaires pour regarder le crépuscule tomber est une belle expérience, la fameuse foire aux chameaux de Pushkar est un peu décevante et nous sommes contents de quitter les lieux trois jours plus tard.
Deux jours nous ont suffi pour atteindre Jodhpur, la ville bleue. Une citadelle immense domine la ville, assemblage de cubes bleus et de ruelles tortueuses, siège d'un trafic incessant de piétons, véhicules en tous genres et vaches sacrées. Les rues indiennes sont bruyantes sales et encombrées. Les odeurs d'égouts se mêlent aux odeurs d'encens et d'épices. Saris multicolores des femmes et colliers de fleurs, patchwork de couleurs, musique populaire qui sort des échoppes, la rue est un concentré de stimulus en tous genres. Attention aux vaches et taureaux qui déambulent nonchalamment: un coup de corne est vite arrivé; Chloé s'est même fait renverser par un taureau qui coursait une vache dans une ruelle de Jodhpur! Quant à moi je passe mon temps à écraser des bouses de vache en sandales...
Si cette profusion de couleurs enchante les voyageurs, nous sommes en revanche assez consternés par les Indiens eux même. Quand on débarque en avion, le choc des couleurs, des bruits et odeurs est assez difficile à digérer, ce qui n'est pas le cas pour les voyageurs qui arrivent par la route. Apres cinq mois en Orient et sept semaines au Pakistan on regarde les choses plus en détails. Le trait principal de la société Indienne est l'absence presque totale de compassion, une capacité à mentir et un irrésistible besoin d'arnaquer l'étranger, à peu près partout et en toutes circonstances. Bien sur il y a des gens extraordinaires et accueillants, et les gestes de sympathie ne manquent pas. Mais quand Chloé chute de vélo, renversée par un motard, personne ne se bouge pour l'aider à se relever. Et ce genre d'expérience est arrivé à plusieurs voyageurs que nous avons croisés. Demander son chemin nécessite parfois une patience extraordinaire avec des interlocuteurs qui font semblant de ne pas nous voir alors que nous sommes en face à 50 cm, qui finissent par nous regarder avec des yeux complètement inexpressifs en nous répondant n'importe quoi. S'arrêter prendre une boisson ou manger et c'est trente personnes voire plus qui restent vous regarder sans bouger, sans répondre à vos questions, pendant une demi heure, une heure...A l'inverse des sollicitations permanentes " what's your name?", seule phrase qu'ils connaissent en anglais. La réponse à peine entendue ils s'en vont sans un mot ou restent vous regarder, toujours aussi inexpressifs. Quelle différence avec les pays traversés jusque là ! La société indienne est totalement structurée par l'hindouisme, religion protéiforme dont la fonction première est d'assurer le pouvoir à une minorité de la population, les brahmanes. Il ne s'agit pas ici de critiquer les croyances d'un peuple mais de porter un regard sociologique sur une religion, produit purement humain. L'hindouisme divise la société en castes, c'est un système dans lequel chaque caste se détermine par rapport à celle des autres. Son rang social se mesure à la distance qui le sépare des autres castes et, en dernière instance, du Brahmane. Il existe 4 grands groupes de castes sociales, ou varna. Tout en haut de la hiérarchie les brahmanes (prêtres), puis les ksatriya (chevaliers), les vaisya (commerçants) et les sûdras (serviteurs). Viennent ensuite les Hors castes, mal dénommés car faisant partie intégrante du système des castes, que l'on appelle encore intouchables ou dalits (opprimés). A l'intérieur de ces castes existe une multitude de sous-castes qui regroupent souvent des catégories professionnelles, souvent réparties sur une aire géographique donnée. On nait dans sa caste et on ne peut s'y soustraire. Ce système d'oppression est particulièrement bien pensé puisque le rang de sa naissance est défini par les actes de sa vie antérieure. Si tu es impur, c'est de ta faute. La seule chose à faire est d'observer les obligations rituelles spécifiques à sa caste, le Dharma. Le Dharma réglemente de la façon la plus stricte la plupart des actes de la vie quotidienne des individus, notamment la profession, le type d'alimentation et la prise des repas, ou encore les choix matrimoniaux. Si on respecte à la lettre son Dharma on a une chance de monter d'un cran dans la hiérarchie la vie suivante: la transmigration des âmes, le Samsara, dépend ainsi du Karma, la sanction des actes commis. Il s'ensuit une société profondément inégalitaire et ségrégationniste, où la vie humaine ne vaut pas grand chose. C'est assez terrifiant. Cette ségrégation est peu visible pour les étrangers hormis les campements misérables des intouchables en périphérie des petites villes de campagne. Le respect des rituels est moindre dans les villes que les campagnes. C'est un système qui ne vaut que pour l'Inde et on peut se demander comment ce système va perdurer dans un monde qui s'universalise sans cesse. L'Inde change. Système voué à disparaître ou à s'adapter? Quoi qu'il en soit le comportement des indiens est certainement influencé par le fait religieux et nous avons encore deux mois pour approfondir le sujet! Nous continuons notre route vers le sud: Mount Abu, puis le Gujarat. Nous ferons ensuite une diagonale jusqu'à Calcutta via Bénarès. 2ème partie: Le sud du Rajasthan et le Gujarat Nous quittons Jodhpur le 7 novembre, direction le sud du Rajasthan (Mount Abu), puis le Gujarat, avec un objectif... revoir la mer a l'ile de Diu.
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3ème partie: De Mont Abu à Amarkantak, le Madya Pradesh La reprise des vélos après trois semaines d'arrêt est une délivrance. Fini le tourisme, on reprend le voyage. 1er décembre, sept heures du matin, le soleil se lève et nous descendons vers la plaine. Nous savourons l'air frais et le silence de l'aurore, observons les singes assis au soleil au bord de la route comme des petits vieux sur leur banc. Arrivés dans la plaine nous prenons une route plein nord que nous quittons au bout de trente kilomètres pour aller vers l'est, à travers les montagnes. Au bout de quelques kilomètres un homme à moto nous demande où est-ce que nous allons. Difficile de lui expliquer que nous allons juste vers l'est, "Pour Udaipur il fallait prendre a gauche!". Cette route ne mène nulle part, enfin si, et c'est bien là le problème et le pourquoi de cet arrêt en pleine campagne alors que les montagnes se dessinent devant nous: "la région que vous vous apprêtez à traverser est très dangereuse, c'est une zone tribale". Nous restons cois.
Nous connaissons les zones tribales du Pakistan et le danger, disons même l'impossibilité, d'y voyager. Nous connaissons également l'existence des populations dites tribales en Inde, mais jamais nous n'avons entendu parler de danger (il existe cependant quelques zones dangereuses, celles ou sont présents les naxalites, guérilla communiste. Ces régions sont principalement situées dans l'est du pays). De plus, contourner la région en question nous prendrait plusieurs jours. Nous continuons donc notre route. Au village suivant nous nous arrêtons pour demander notre chemin. Comme d'habitude une véritable marée humaine nous entoure. L'Indien est curieux, surtout à plusieurs. L'Inde est une multitude de foules curieuses. Un homme nous répète la même information: la zone est dangereuse. Je décide donc d'aller voir la police. Personne ne parle anglais mais on arrive à se comprendre. Ils me font une liste des villages avec le kilométrage approximatif et m'indiquent une zone d'une dizaine de kilomètres un peu dangereuse, où il y aurait un risque potentiel de braquage. Mais ils sont rassurants, en pleine journée c'est inhabituel.
Apres avoir goûté les sucreries du village (les Indiens sont absolument fous de sucreries), nous reprenons les vélos et sommes rattrapés peu après par une moto avec deux policiers: ils ont finalement décidé de nous escorter! Nous avons donc roulé jusqu'au soir avec une moto de la police, moto et équipage changeant au gré des districts. Heureusement ils étaient la plupart du temps 500 mètres devant ou derrière.
La région est magnifique. Quelques villages disposés le long de cours d'eau au milieu d'un paysage de rizières entourées de palmiers et cernés de montagnes. Image d'une nature paisible, luxuriante et généreuse.
![]() Le soir le chef de la police d'une petite ville nous propose une chambre dans les locaux d'une ONG. Il nous explique que nous sommes dans le territoire des Bhils. Ils ne sont pas bien méchants mais ont une forte tendance à s'alcooliser et beaucoup possèdent des fusils. Nous n'avons vu qu'un homme éméché, un autre se promenant une vieille pétoire a la main. Les populations tribales, que l'on appelle encore les Adivasis, 8,2% de la population totale selon le dernier recensement de 2001, seraient les habitants originels de l'Inde, avant les Dravidiens et les Aryens. Réfugiés dans les régions montagneuses ils ont lentement été hindouinisés avec le contact des populations hindoues des plaines et beaucoup de groupes ont en fait intégré le système des castes. Ils sont reconnus par le gouvernement qui officiellement aide au développement des communautés. Mais, et là ce n'est plus officiel, beaucoup de populations ont été et sont toujours spoliées de leurs terres dont certaines sont riches en minerais comme au sud du Chattisgard (état de l'est de l'Inde).
Pas d'escorte le lendemain et c'est tant mieux. Le soir nous quittons les montagnes et la zone tribale en atteignant Khiwara.
Le jour suivant c'est le Rajasthan que nous quittons, état que nous avons parcouru en long et en large pendant un mois. Nous voilà au Madya Pradesh qui nous accueille avec un paysage quelque peu désertique, plateau ocre raviné à la beauté sauvage. Nous stoppons le soir à Sailana, petite ville quelconque repérée au préalable sur la carte. Dès les faubourgs un beau temple attire l'oeil, puis au gré des rues tortueuses bordées d'échoppes nous débouchons sur une place où un superbe banian prend racine au pied du mur d'enceinte d'un immense palais. Le maharadja local vit désormais à Poona mais son palais renferme un jardin de cactus qui se visite, le second d'Asie par la taille. Un homme providentiel nous a dégoté une chambre, offert le repas et initié aux "pans", noix et épices enroulées dans une feuille de bétel que l'on mâche consciencieusement (il en résulte une élocution douteuse et une salive couleur sang...le premier mâcheur de bétel qui vous adresse la parole vous évoque un vampire surdosé en neuroleptiques). Depuis que nous nous sommes rapprochés du Maduya Pradesh nous nous sentons beaucoup mieux en Inde. Les gens sont souriants, on nous offre le thé. La route se détériore ensuite pour devenir infernale: poussière, trous ou plutôt cratères (des fois la route disparaît complètement), et des centaines de camions qui klaxonnent et nous projettent sur le bas côté. Nous arrivons le soir épuisés à Badnawar, petite ville poussiéreuse du centre de l'Inde. En passant devant le temple on nous invite à fumer le shilum. On ouvre la porte à droite du temple. Vision mystérieuse d'un gros sâdhu aux dreadlocks immenses assis sur un lit au fond d'une salle sombre et enfumée, avec devant lui un foyer et une dizaine d'hommes assis. Les shilums tournent, l'ambiance est sereine et sympathique. Notre sâdhu a des yeux globuleux et l'air à moitie fou. On apporte de quoi faire à manger: légumes et farine pour faire les chapatis, les galettes de pain qui sont l'alimentation de base en Inde. Quand on voit le monde qu'il y a on se dit que les portions seront bien maigres (et le shilum ça creuse!). En fait tout est pour nous, et pour notre gourou bien sur.
Entre temps arrive le second sâdhu (ordre hiérarchique), un superbe barbu qui lui n'est pas du tout fou. C'est lui qui anime les pujas, cérémonies rituelles biquotidiennes. Nous chantons tous ensemble au rythme des percussions en face d'Hanuman, le dieu singe. Les chants mélodieux, les cloches, les lumières et l'encens...l'atmosphère est envoûtante. Tout le monde insiste pour que nous allions visiter l'autre temple le lendemain. C'est décidé on reste. Journée à Badnawar: après le tchai et trois shilums bien serrés au petit déjeuner, nous allons faire un tour. C'est jour de marche. Toujours ces couleurs éclatantes, ces têtes émaciées et burinées de la campagne. Alors que nous approchons d'une immense porte la lumière s'estompe: nous sommes dans l'ombre d'un éléphant sur lequel est juché un sâdhu tout de orange vêtu. Le pachyderme décoré avec des motifs peints s'empare de la pièce que vous déposez au creux de sa trompe pour la donner à son maître. Image extraordinaire d'un pays pas comme les autres. Le reste de la journée nous visitons le temple situé en pleine campagne, et diverses personnalités de la ville. Le soir nous sommes invités chez CBS, journaliste à la coiffure afro. On nous remet des colliers de fleurs, petit discours de bienvenu...
Encore plusieurs kilomètres vers le sud et nous y sommes. Alors que les occidentaux se promènent et sillonnent en long et en large la planète depuis des décennies, que les poches a touristes se multiplient, il existe encore un paradis pour les voyageurs: Maheshwar. Un fort aux murailles imposantes mais harmonieuses domine la large rivière qui s'écoule lentement. Les ghâts, marches qui descendent vers la rivière, se succèdent, parsemées de Shiva lingam et de sculptures représentant des petites vaches. Peu de monde. Quelques personnes se baignent, d'autres prient sur les ghâts ou dans les temples, d'autres encore lavent leur linge en frappant dessus comme pour le punir d'être sale. Surplombant la muraille, deux vieux temples imposants et finement sculptés. La lumière a l'éclat transparent que l'on trouve près des fleuves et de la mer, résultat de la rencontre de l'air et de l’eau, lumière dorée de l'après-midi qui remplit l'espace immense. Nous sommes seuls dans un lieu d'une sérénité absolue. Nous y avons passé trois jours, nous aurions pu y rester
Notre voisin de chambre a un beau sourire. René est suisse et passe six mois de l'année en Inde tous les ans depuis 25 ans. Et Maheshwar est son refuge. Il voyage en canot, partant pour quelques semaines au fil de la narmada. Il nous en parle presque avec dévotion. La Narmada est une rivière sacrée très importante en Inde. C'est la fille de Shiva et elle fait l'objet d'un pèlerinage unique en Inde: les pèlerins doivent longer les deux rives de la rivière à pied, devant se faire eux même à manger. Cela représente plusieurs milliers de kilomètres. Nous changeons nos plans et décidons de suivre cette rivière jusqu'à sa source, à Amarkantak, à la frontière du Chattisgard, de suivre la route des pèlerins. Il faut les voir, vêtus de blanc, marcher pieds nus, un énorme sac de jute sur la tête, un bâton à la main. Leurs yeux montrent une détermination posée et tranquille. Nous nous croisons sur des routes ombragées où la plupart des véhicules sont des chariots en bois tirés par des boeufs au pas lent, routes situées parfois, souvent, à plusieurs dizaines de kilomètres de la Narmada. Nous échangeons les salutations de la Narmada, "Narmadear", avec un e (accent aigu) accentué que l'on prolonge une à deux secondes avant de laisser tomber un ar grave et profond comme ce sentiment qui nous unit: nous voyageons ensemble et tutoyons les dieux.
Notre première étape est Omkareshwar, un des lieux les plus saints puisqu'on y trouve un des douze jyoti linga, lingam parcouru spontanément par les courants de la Shakti (l'énergie créatrice de Shiva), que l'on trouve en Inde. Les dévots se pressent dans le temple de Shiva pour recevoir la puja des brahmanes. Les échoppes qui vendent images pieuses, colliers de fleurs et noix de coco pour les offrandes pullulent. Un énorme barrage a récemment été construit en amont: dommages écologiques, habitants spoliés de leurs terres, les tristes réalités du développement de l'Inde et de la Chine. Ce barrage a totalement défiguré l'endroit et nous sommes loin de la sérénité de Maheswar. Pour continuer le long de la rive nord, nous prenons des petites routes qui ne sont pas sur notre carte pour arriver à Punasa, gros bourg où se déroule la foire annuelle. Nous visitons les stands, suivis par une bonne cinquantaine de curieux, déambulons parmi le bétail qui attend les acheteurs. Cinémas en plein air, spectacles de magie et tir a la carabine, on vend des roues en bois pour les chariots et des harnais décorés pour les boeufs.
Non indiquée sur les cartes Nelles (les seules disponibles sur l'Inde), il existe une superbe route qui relie Punasa à Kategaon via Sewat. Elle traverse une forêt vallonnée et déserte sur plus de soixante kilomètres. Cette région devrait être classée parc national dans quatre ans. Nous croisons juste quelques personnes aux traits épatés et aux cheveux épais, probables Adivasis. Nous arrivons le soir à Nemawar, sur la Narmada. Nous logeons dans un ashram qui domine le temple riche en sculptures et vieux de 2000 ans. Une petite plage sépare le temple de la rivière, nous y retrouvons nos pèlerins qui font l'aumône pour survivre et accomplir ce pèlerinage. Le gourou de l'ashram parle un peu anglais. Il a une longue barbe noire et des yeux bleu acier qui plongent dans les vôtres. Son charisme est évident et son profil grec me fascine alors que nous psalmodions les chants de la puja vespérale au doux son des tablas et du tampura. Nous rencontrons également un vieil homme adorable: ancien réalisateur de film a Bombay, il a 99 ans et s'est retire à Nemawar il y a 4 ans pour y finir sa vie.
Nous repartons le lendemain, toujours dans cette vallée de la Narmada où l'on vous propose à tout heure de boire le thé et de fumer l'herbe de shiva...Narmadear! Apres avoir passé la nuit dans l'ashram de Shalkanpur près de Rethi, nous arrivons dans la matinée du lendemain à Budni, autre endroit sacré de la Narmada. Le nom vient de Buddha qui y aurait séjourné. L'endroit est absolument calme et nous y passons la journée, moi à me remettre d'une gastro et Chloé à dessiner. Le soir le brahmane nous invite pour le dîner. Tout le village défile pour nous voir et nous signons des autographes! Nous avons ensuite roulé 270 kilomètres en trois jours. Champs de labour, vieux banians centenaires, petites maisons en pise aux toits de tuiles et aux cours colorées. De petits échassiers blancs envahissent le ciel et viennent nicher dans les arbres, on dirait des fleurs. A un moment donné, nous apercevons un troupeau d'antilopes à notre gauche, nous avançons à la même vitesse. Tout a coup, il prend notre direction, traverse la route et nous nous retrouvons au milieu de quinze antilopes qui sautent à 1 mètre 50 de hauteur! Expérience magique que la nature réserve aux seuls cyclistes! La faune s'épanouit dans ce pays végétarien. A Bheraghat la Narmada s'engouffre entre des falaises calcaires après une chute de plusieurs mètres. L'endroit est assez connu et nous y avons même vu Ram Deo, un des gourous les plus connus de l'Inde (www.divyayoga.com). Nous avons été hébergés dans un temple, le brahmane nous a offert un copieux repas, et, comme à Nemawar, il a refuse notre donation.
Nous ne sommes plus qu'à 20 km de Jabalpur. 20 km difficiles pour moi, comme l'ont été les deux étapes précédentes: je souffre d'un abcès du périnée qui me fait trop souffrir pour continuer le vélo. Nous avons donc rejoint Amarkantak, la source de la Narmada, en bus. La route est totalement défoncée sur 200 km. Paysages de collines dénudées à perte de vue. Le bus s'arrête à mi-chemin et nous tentons de rejoindre Amarkantak par sauts de puces, grâce aux taxis collectifs surcharges. Nous n'y arriverons que le lendemain, hébergés à la nuit tombée par un charmant instituteur disciple de Ram Deo. A l'endroit de la source s'élève un ensemble de temples, ensemble d'un blanc immaculé où évoluent les brahmanes aux pagnes oranges, les trois traits horizontaux peints sur leurs fronts.
Retour en bus a Jabalpur. Apres évacuation et lavages à la bétadine, mon abcès est presque guéri et nous reprenons la route le 25 décembre vers Bénarès, la ville sainte. A cinq jours de vélo à priori. Inde, chapitre trois, quand le voyage prend une autre dimension. 4ème partie: De Jabalpur à Calcutta Nous quittons Jabalpur le jour de noël. L'abcès d'Olivier est en bonne voie de guérison et nous sommes heureux de prendre la route de Bénarès. Quatre jours et demi de vélo, 400 km de route peu fréquentée et ombragée par de vieux manguiers.
La traversée de Katni, le premier soir, nous rappelle que l'Inde est un pays "pas comme les autres". Dans cette ville atteinte à la tombée de la nuit, ou une épaisse pellicule blanche de poussière recouvre les arbres et la route, nous croisons une procession religieuse suivant deux hommes nus, le crâne rasé, au rythme des tambours... Ce sont des gourous!
Le deuxième soir nous sommes hébergés par une famille musulmane. Les femmes ne portent pas le foulard, la fille de notre hôte a étudié les mathématiques et parle anglais. Le père de famille est un homme ouvert et intéressant avec qui nous avons plaisir à discuter. La plupart des familles indiennes, en dehors des grandes zones urbaines, vivent en communauté: en effet, les fils restent habiter chez leurs parents une fois mariés (évidemment avec femme et enfants). Parents, enfants, cousins, oncles, grands parents, grands oncles... Sacre mélange!
La cohabitation n'est pas toujours facile, et l'intimité n'existe presque pas. Notre hôte a quitté le foyer familial à cause de conflits avec ses belles soeurs. Il n'a pu le faire qu'une fois autonome financièrement. Ca ne l'empêche pas d'avoir installé son fils aîné et sa belle fille dans sa maison! Quand nous abordons la question de la dote et du coût important que doivent débourser les familles pour marier leurs filles, notre ami nous parle spontanément des nombreux problèmes que cela engendre. Certaines jeunes femmes sont séquestrées et torturées par leurs belles familles qui estiment que la dote est insuffisante ou qui en veulent toujours plus.
D'une manière générale, la condition de la femme en Inde n'est pas enviable. Une fois le mariage arrangé par les deux familles, elles quittent leur foyer et leurs habitudes pour s'installer chez des étrangers, dans un environnement totalement nouveau et parfois hostile. Certaines belles filles portent un voile qui leur couvre totalement le visage quand elles sortent de la maison ou qu'elles sont en présence de leur beau père, vieille tradition hindou (la purda) qui persiste dans de nombreuses familles traditionnelles. Femmes battues, violences conjugales et domestiques sont une réalité préoccupante de la société indienne. Autre aspect marquant, visible au quotidien: le travail des enfants. Allez dans n'importe quelle gargote et vous verrez un gamin à la plonge ou au service. Les plus chanceux vont à l'école le matin et ne sont embauchés que le soir, mais combien ne fréquentent aucun établissement scolaire? A Bénarès, sur les ghâts, des gamins vendent cartes postales, fleurs et bougies pour les offrandes. D'autres font simplement la manche. En Inde, nous avons été confrontés régulièrement à la misère. Toutes les villes ont leurs campements de tentes brinquebalantes où s'entassent des familles entières, parfois loin de tout point d'eau. Le nombre de personnes handicapées, de personnes souffrant de désordres psychiatriques qui font la manche et vivent dans des conditions misérables nous rappelle que rien n'est fait pour eux. Ils ne subsistent que de la charité. Alors parfois, on ne peut s'empêcher de sourire quand un Indien bienveillant vous dit que son pays est "best" parce que les Indiens sont solidaires et que nous, Occidentaux, sommes individualistes. C'est peut être vrai à l'échelle de la famille, mais c'est loin d'être vrai à l'échelle du pays. Le système de santé en Inde est censé être gratuit pour les actes de médecine générale courante et les opérations urgentes telles qu'une appendicite ou une césarienne. Pourtant il est impossible de se faire opérer gratuitement. Tout l'hôpital public est corrompu et demande le fameux "bakchich" qu'on nous réclame si souvent... La société indienne, les administrations sont rongées par la corruption, et notre hôte confirme ce que nous disait le médecin de Budni. C'est un fait établi et chacun essaie de s'en accommoder. Avant d'atteindre Bénarès, le vélo d'Olivier fait encore des caprices: cette fois, c'est le câble du dérailleur qui est rompu. Encore une soirée réparation au sous sol de notre guest house! Nous arrivons à Bénarès le 29 décembre. Nous nous engageons avec nos vélos et tout leur chargement dans le dédale des ruelles de la vieille ville, tellement étroites que les vaches qui y déambulent nous obligent plusieurs fois à changer d'itinéraire. Et c'est sans compter les piétons, vélos et motos entre lesquels nous slalomons!
Nous sommes a la saison idéale pour visiter Bénarès; le Gange est bas, ce qui nous permet de nous promener sur les ghâts sans interruption (pendant la mousson, il faut repasser dans le dédale de rue pour changer de ghât). La température est agréable et on peut rester toute la journée à flâner sans avoir à se protéger du soleil. Les soirées et les nuits sont même fraîches, et les Indiens s'emmitouflent dans des châles, se nouent des écharpes autour des oreilles tout en restant pieds nus dans leurs claquettes! Bénarès est une cite ancestrale et fascinante. Il y règne une atmosphère hors du commun. Les brahmanes sont installés sur des promontoires en bois près du fleuve et monnaient leur puja aux familles venues en pèlerinage pour quelques roupies. Les temples se succèdent à perte de vue. Les pèlerins font leurs ablutions dans le fleuve sacre (le Gange sortirait de la chevelure de Shiva), tandis que les propriétaires de barque tentent inlassablement de vendre une heure de promenade aux touristes. Un des ghâts est envahi de buffles qui passent leur journée lymphatique entre sieste au soleil et bain dans le fleuve. Un ami m'a confié avoir vu un Coréen se faire incendier par un Indien pour avoir tendu son pied et sa tong dans le fleuve. Deux poids, deux mesures...le jour même il voyait un gamin venu y satisfaire un besoin naturel... Le ghât de crémation est particulièrement étrange et fascinant pour nous, Occidentaux. Les morts sont incinérés le jour même du décès. Les corps, recouverts de papier doré, sont transportés à travers les ruelles de la vieille ville sur une civière portée par des hommes psalmodiant “Ram Ram”. Des membres masculins de la famille, le crâne rasé en signe de deuil, suivent la procession (les femmes n'ont pas le droit d'y participer, car, par leurs pleurs, elles risqueraient d'empêcher l'âme de quitter le corps). Le corps est alors installé sur un bûcher et un homme de la famille y met le feu. A la fin de la crémation, les "restes" sont jetés dans le Gange. Plus les familles sont pauvres, moins elles achètent de bois de santal et moins longtemps le corps brûle. Des corps sont amenés régulièrement et plusieurs bûchers brûlent cote à cote. Autour, c'est un mélange d'hommes qui travaillent aux crémations (coupeurs de bois, porteurs, brahmanes...), de familles de défunts, de badeaux et de chiens errants. Nous ne sommes pas les seuls curieux, les Indiens eux même viennent regarder. On n'hésite pas à nous faire la morale si pas hasard notre appareil photo dépasse du sac. Par respect, il est interdit de prendre des photos, ce que l'on comprend aisément. Ce qui est plus énervent, c'est que ce soit disant respect peut se monnayer assez facilement: quelques centaines de dollars pour une heure de prise de vue. Le business n'est jamais loin en Inde! Si Bénarès est fascinante et magique pour son atmosphère, nous y sommes perdus au milieu de nombreux autres touristes. On reste ainsi plus en retrait de cette effervescence sacrée, simples spectateurs. Un sâdhu que je voulais dessiner m'a demande 20 Roupies. J'ai donc été voir plus loin! En cette période de fêtes de fin d'année, plusieurs concerts étaient proposés. Nous avons vu un impressionnant spectacle de danse, et, pour le réveillon, les concerts se sont enchaînés toute la nuit, les spectateurs étant tous affalés confortablement sur des matelas... Curieux hasards, nous recroisons à Bénarès Vincent, rencontre à Istanbul au mois de mai, et Alice et David, un couple de Saint Laurent du Maroni que l'on revoit pour la troisième fois en Inde. A cette occasion, nous apprenons une nouvelle bien triste et consternante: notre ami Romulo, le cycliste vénézuélien rencontre à Islamabad, a terminé son voyage plus tôt que prévu en Inde. Apres avoir installé sa tente pour la nuit chez un homme qui lui offrait "cordialement" l'hospitalité, ce dernier a envoyé 4 complices pour voler son vélo. Réveillé par le bruit, Romulo a tenté de les empêcher mais les hommes ont répondu en lui lançant des pierres. Un des projectiles a blessé Romulo à l'oeil gauche. Aux dernières nouvelles, il attendait une opération en Autriche, mais le pronostique est réservé. Nous reprenons la route avec cette mésaventure à l'esprit. Pour les derniers jours en Inde, nous chercherons systématiquement une guest house. Sur la route de Calcutta, on fait une halte de deux jours à Bodgaya. C'est dans cette petite ville du Bihar que le prince Sidartha, futur Boudha, a reçu l'éveil il y a 2600 ans. Des bouddhistes de tous pays y viennent en pèlerinage et chaque communauté présente dans le monde y a un temple. De nombreux moines tibétains viennent y passer l'hiver, et après cinq mois et demi sur le sous-continent indien, ces visages nous sont exotiques. L'esthétique de ces moines, tous vêtus d'une toge rouge grenat, le crâne rasé, un sourire illuminant leur visage, est très belle.
Nombreux sont les fidèles qui font le tour du temple principal, certains faisant tournoyer des moulins à prières, d'autres mesurant de leur corps le périmètre de l'enceinte: vêtus d'un ample tablier, les mains protégées par des pièces de bois, ils s'allongent, posent les mains au sol qu'ils font glisser vers l'avant, les joignent puis se relèvent. Ils avancent alors de la longueur "mesurée par leur corps" et ainsi de suite. Ceux qui prient dans le jardin lisent des passages de leurs livres de prière, d'autres s'allongent régulièrement sur une planche de bois (selon la même technique que décrite ci dessus, mais statique). De nombreux occidentaux convertis au bouddhisme se mêlent aux diverses communautés. Les prières collectives au temple principal sont récitées en tibétain. On est libre d'y assister, aussi nous mêlons nous à la foule rubis des moines tibétains. Près de nous, des Indiens, vêtus comme des moines mais de couleur orange, le crâne rasé, sont plongés dans un profond recueillement. Nous interrogeons notre voisin, un homme du Bhoutan qui veut devenir moine, sur ces hommes. Selon lui, ce sont des hindous. La réponse nous surprend, quand un autre moine nous interrompt: ce sont des bouddhistes indiens, comme nous le pensions initialement. Entre communautés, la communication n'est pas forcément aisée! Près du temple principal se dresse un temple en l'honneur de Shiva où nous retrouvons des pèlerins hindous. Au même moment, le chant de l'Iman de la mosquée voisine envahit notre environnement sonore. Belle transition pour nous qui quittons le monde indomusulman pour découvrir des pays bouddhistes. Notre dernière étape en Inde est Calcutta. 500 km la sépare de Bodgaya et nous ne mettons que trois jours et demi... N'ayant aucune information sur les formalités de visa pour la Birmanie à Calcutta et ignorant les horaires d'ouverture du consulat,on se dit que ce serait bête d'arriver un lendemain de jour d'ouverture hebdomadaire... Nous décidons de suivre la route principale, une quatre voies à la circulation étonnamment calme. Du fait des nombreuses portions en travaux, les camions ont pris l'habitude de rouler sur n'importe quelle voie et continuent de le faire alors même que la leur est ouverte! Nous roulons tranquillement sur la bande d'arrêt d'urgence. La route traverse quelques villages, des gamins jouent fréquemment au bord de l'autoroute et on croise souvent des troupeaux de chèvres. Le dernier soir, nous ne trouvons pas d'hôtel pour se loger et l'on demande à planter la tente chez des policiers. Le lendemain matin, on enfourche les vélos à 6h30, aux premiers rayons du soleil. Etape marathon de 80km. A 10h30, on est dans les faubourgs et une heure plus tard devant le consulat (finalement ouvert tous les matins entre dix heures et midi). L'arrivée dans cette ville tentaculaire de 12 millions d'habitants nous surprend: on n'aperçoit aucun bidonville, les routes sont larges et la circulation assez fluide sauf en quelques points précis, les piétons ont leurs trottoirs, aucune vache n'entrave la circulation. Serait-on même encore en Inde? La traversée du célèbre Howrah bridge, entoures des vieux taxis jaunes et de motos, nous ramène à la réalité. Apres 12850 km et 11 mois de voyage, nous entrons dans Calcutta, cette ville mythique.
Calcutta ne nous est pas apparue comme dans "la cite de la joie", mais plutôt comme une ville assez agréable. D'abord, on sent qu'elle vit d'elle-même et non du tourisme, contrairement à la plupart de celles que l'on a visitées en Inde. Nous sommes une goutte d'eau dans cette cite dynamique qui allie modernité avec un coté rétro (les taxis "ambassadors", les vieux bâtiments coloniaux, les indiens qui portent des chandails marrons ou beiges années 70, les gargotes improvisées sur tous les trottoirs qui proposent du simple en cas à des plats assez élaborés...). De grands parcs aèrent la ville, les jeunes y jouent au criquet ou au football et les amoureux s'y donnent des rendez vous galants. La vie culturelle est animée: cinémas bengalis, galeries d'art, expositions de peintures et de sculptures contemporaines, concerts... A Bénarès, seuls les touristes allaient écouter de la musique. A Calcutta, le concert auquel on a voulu assister affichait complet et une foule de Bengalis attendaient pour y entrer. On a pu marcher dans les rues sans que les gens nous sautent dessus pour le traditionnel "what is your name" ou "what country you do belong to?" sans vous saluer initialement. Les habitants de Calcutta nous ont semblé réservés, sympathiques et polis. Jusqu'à présent, on s'était dit que la politesse en Inde n'existait pas. Le mot hindi pour merci n'est jamais utilisé, à la rigueur on dit "Thank you". De nombreux Indiens nous ont témoigné du respect, mais la politesse au quotidien, telle qu'on la conçoit, est une chose rare, sauf parmi une partie des gens éduqués. Peut on parler de Calcutta sans évoquer Mère Theresa? Son image est dans toutes les librairies, c'est réellement un emblème de la ville. La misère à Calcutta est bien évidemment encore présente, mais dans des proportions comparables au reste de l'Inde et moins que ce à quoi on s'attendait. Nous avons visité le premier centre ouvert par Mère Theresa, près de Kalighat, temple hindou dédié à Kali, déesse de la destruction. En entrant, on arrive directement dans le dortoir des hommes, composé de 50 lits les uns à cote des autres. Nombreux sans domiciles fixes, des sans familles, des tuberculeux qui viennent finir leurs jours. Ce centre accueille spécialement des personnes souffrantes, et un médecin passe régulièrement. Un petit couloir mène à une salle similaire, le dortoir des femmes. Quelques occidentaux bénévoles viennent donner des soins et faire des massages aux patients. Sur Calcutta, il existe 12 centres, dont certains sont des orphelinats, les autres des centres d'hébergement. Insuffisant, comme nous l'a confié un homme qui travaille bénévolement dans ce centre depuis de nombreuses années, mais c'est toujours cela. Notre voyage en Inde se termine dans cette ville mythique. Nous prenons l'avion pour la Birmanie le 15 janvier (les frontières terrestres de ce pays étant fermées). Loin de nous laisser indifférents, l'Inde et ses multiples facettes aura fait naître en nous les sentiments les plus contradictoires. Mysticisme, gentillesse, désintéressement, mêlés au prosaïsme, au cynisme, à l'indifférence, la bêtise et l'arnaque. Du plus beau, du plus coloré, au plus glauque et puant: l'Inde que l'on a vécue. |