Bicyclettes Nomades

Japon

(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours)

Nous quittons Shanghai le 3 juillet, une fois n est pas coutume, par voie maritime. Deux jours en ferry pour rejoindre Osaka, farniente et sieste sur les tatamis des dortoirs.

Le cinq au matin, les douaniers japonais inspectent nos sacoches avec un grand sourire, sans en oublier aucune… Les difficultes commencent alors: il faut rejoindre la route de Kyoto. Cette fois, notre boussole et le plan du Lonely Planet ne suffisent pas car nous ne trouvons que voies express et echangeurs… A onze heures, nous croyons avoir trouve le pont pour le centre ville, mais nous nous trouvons nez a nez avec une entrée d autoroute. Un homme casque agite un drapeau rouge, vient nous voir et nous fait comprendre que c est interdit aux velos… On explique, encore et encore. Kyoto, pour les velos, c est par ou? Dix minutes plus tard, une voiture de police arrive, suivie d une depanneuse. Nous nous imaginons déjà escortes jusqu a la bonne route, mais non. Passeports, paperasses a remplir. Nous perdons un peu patience, finalement ils nous donnent un plan et nous laissent nous echapper. Apres deux heures, nous arrivons, non sans mal, au centre ville d Osaka après avoir demande notre chemin une bonne dizaine de fois. Les premiers contacts avec les Japonais sont sympatiques, ils nous aident volontier a nous orienter dans la ville. Paysages urbains entre Osaka et Kyoto, la ville ne s arrête presque pas. Apres les grands buildings en verre et les larges avenues du centre ville, nous traversons la banlieue aux petites maisons cubiques acollees les unes aux autres, sans jardin. Quelques rizieres ponctuent de vert la grisaille urbaine.

 

A Kyoto, nous sommes heberges par Hirotada, un Japonais de 24 ans, etudiant en sociologie, rencontre grace a Hospitalityclub. Nous le retrouvons le soir et nous installons dans sa chambre d etudiant: il loue neuf metres carres chez des particuliers, paie trois cent euros par mois, et doit payer le gaz avec des jetons, de meme que l eau chaude. Les frais de scolarite de l universite sont tres eleves (6000 euros par an), et ne lui laissent pas grand chose pour se loger.

Hiro est un Japonais atypique, comme il se decrit lui meme. Il a voyage en Asie et en Europe pendant plusieurs mois (il connait meme la Bretagne ou il a des amis), et en quelque sorte il a assimile les bons cotes de l occident et du Japon.

Nous avons passé cinq jours a Kyoto. Hiro nous aide a denicher un magasin de velo pour changer quelques pieces et les remettre sur pied avant le Perou, notre prochaine destination. Il nous aide aussi a acheter les billets d avion, ce qui n est pas si simple au Japon. Pendant ces quelques jours, nous visitons les temples zen et Shinto qui sont dissemines dans la ville et les collines environnantes. Kyoto est la ville historique et spirituelle du Japon, c est tres agreable de s y promener.

 

Nous nous emerveillons de voir des femmes vetues de Yukata, le kimono decontracte, et visitons le quartier des Geishas. Hiro nous emmene dans un club ou l on peut en rencontrer. Habituellement frequentes uniquement par la haute societe, ses portes sont fermees aux non inities l hiver, mais l ete tout un chacun peut s y hasarder. Ruelles aux maisons de poupees avec leurs portes en bois coulissantes, eclairage avec des lampions indiquants les etablissements de Geishas, blancs avec un point rouge. C est tres calme, l atmosphere est tres agreable et d un autre temps. Jardin japonais derriere les portes, tables disposees autour d un point d eau ou s agitent des carpes. Nous commandons des boissons et rapidement , une des Geishas nous rejoint. Elle s appelle Ichi, elle a 20 ans. Elle n est encore qu une Maiko, une apprentie, mais elle est deja tres populaire. Joli visage ovale, de grands yeux bien dessines, fine bouche rouge, teint de porcelaine accentue par ses cheveux noirs de jais coiffes en un chignon complexe.

 
                             
 

Elle est charmante. Ses gestes sont precis et poses. Elle est d une politesse extreme, sourit en permanance. Par l intermediare de Hiro, elle nous invite a lui poser des questions. Nous en sommes ravis et ne tarissons pas, tant nous ignorons tout de ce qu est precisement une Geisha, surtout de nos jours. C est petite fille qu elle a vu pour la premiere fois des Geishas, et immediatement elle a voulu en etre une. A 15 ans, elle s est presente dans un etablissement de Geishas, et a demande au patron de l accepter. Elle est alors devenue Maiko, une apprentie.

Pendant 6 ans, elle est formee aux arts des Geishas: musique, ceremonie du the, danse, maquillage, tenue traditionnelle… C est une vie retiree du monde, car elle habite dans l etablissement qui l emploie avec les autres Maikos, sous la direction d une Geisha. Elle ne peut en entrer ou sortir librement, pas meme pour voir sa famille. Apres les six annees d apprentissage, elle peut decider de s intaller et vivre ailleurs, et travaillera dans le club en tant que Geisha. Par contre, elle ne peut ni se marier, ni avoir d enfants, sinon elle est exclue du monde des Geishas et perd son travail. Son metier consiste a tenir compagnie au clients et a les divertir. S il veut, il peut lui demander de jouer un air de guitare ou de chanter.

Nous ecoutons avec bonheur sa voix haut perchee. Quand Hiro lui apprend que nous sommes venus jusqu a Kyoto a velo, pour la premiere fois son visage s eclaire d un sourire sincere, ses yeux petillent. Elle a du mal a y croire tellement ca lui semble incroyable et extraordinaire. Elle note avec empressement l adresse de notre site, et nous donne celui de son blog! Nous vous invitons a le consulter: http://ichi.dreamblog.jp.

 

Lors de notre sejour a Kyoto, nous rencontrons aussi Mr Oussouby Sacko, un Malien aujourd hui egalement Japonais (c est tres rare que le Japon accorde la nationalite a un etranger). Il est professeur d architecture comparee a l universite, et sa vie est passionante. Apres son bac au Mali, il a obtenu une bourse pour poursuivre ses etude a l etranger. Il est alors envoye en Chine. C est le milieu des annees 80, la Chine vient tout juste de s ouvrir. Il part avec d autres etudiants maliens, et aucun ne parle chinois. Les faits et gestes des etrangers sont constamment surveilles, les autorites veillent a ce qu ils ne se melangent pas trop aux etudiants chinois, ils beneficient meme de condition de vie nettement superieures a celles des etudiants chinois, qui ont des chambres, douches et sanitaires sales et mal entretenus, n ont pas d electricite en soiree. Ces differences rendent difficiles les relations.

A la fin de ses etudes, il travaille un peu en Chine, avec l un de ses professeurs. C est a ce moment la que la Chine commence a se construire. Mais ce qui se fait n est pas du gout d Oussouby: trop rapide, trop stereotype...

Apres une rencontre avec des Japonais, il decide de partir la bas. Il y poursuit ses etudes jusqu au doctorat, puis obtient un poste a l universite. Il a epouse une Japonaise et ont deux enfants.

 

Quand nous quittons Kyoto, nous n avons toujours pas avec certitude nos billets d avion et il pleut. La motivation n est pas tres forte. Nous pedalons une journee entre eclaircies et averses, sur une centaine de kilometres de zones toujours aussi urbanisees, succession de centres commerciaux, salles de jeux video et machines a sous, chaines de restaurants de zones commerciales. Les maisons sont minuscules, les unes sur les autres, les routes parfois aussi tres etroites. Au Japon, l espace est compte. On voit parfois des parkings ou sont superposees les voitures sur des passerelles.

On bivouaque le soir au bord d un lac, pres d Hikone. Le lendemain, la pluie redouble et nous devons affronter des raffales de vents impresionnantes, c est une vraie tempete. De plus nous nous rendons compte que nous avons oublie notre carte de credit a Kyoto. En partant, nous savions que la meteo n etait pas favorable sur les jours a venir, mais la, c est pire que ce nous imaginions. Le prix des hotels est tres eleve, pas question d y passer la nuit, quant a demander l hospitalite, nous ne l evoquons pas vraiment. Les gens n ont pas de jardín, et semblent plutot froids et distants quand nous passons a velo. La tempete nous fait fortement reflechir, et nous decidons de rebrousser chemin. Nous avons bien fait car c est finalement un typhon qui est passe dans le sud du Japon, bientot suivi d un tremblement de terre. Nous appelons Oussouby, qui accepte gentillement de nous heberger et nous ouvre grand les portes de sa maison. Rentres sur Kyoto, nous avons eu aussi plus de temps pour trouver un billet d avion, non plus au depart de Tokyo mais Osaka. Nos dates sont assez precises car nous avons rendez vous avec mon frere pour pedaler au Perou, ce qui limite notre choix.

 

Durant notre sejour a Kyoto avec Hiro et Oussouby , puis plus tard a Tokyo avec Isabel, Hugo et Ibrahim (trois expatries qui vivent au Japon deopuis plusieurs mois et apprennent le japonais) nous avons a maintes reprises eu l occasion de discuter du Japon et de sa societe. Notre petite experience de trois semaines nous a egalement permis d entrevoir la societe japonaise. Depuis l Europe, par son cinema, sa litterature, sa jeunesse exuberante, sa societe travailleuse et organisee, le Japon nous a toujours fascine. Au cours de ces 17 mois sur la route, nous avons rencontré des “backs Packers” (routards) japonais, toujours tres reserves et polis, parlant frequemment un anglais assez pauvre et restant principalement entre eux. Les quelques contacts que nous avons eu avec eux etaient soit tres sympathiques, soit inexistants. Hiro mous a raconte que ce type de voyageurs est minoritaire au Japon, et que ce n est pas un hasard de les avoir encontre au Pakistan ou en Turquie, puisque tous pratiquement suivent le meme chemin qui les menent, en quelques mois, de la Chine en Turquie, en passant par l Iran, et le Pakistan, et que la vallee de Hunza, au Pakistan, est celebre parmi tous les routards japonais, ce qui est assez rare parmi les autres voyageurs.

 

Ce qui frappe en arrivant au Japon, c est la quietude, le silence, l impassibilite des visages, la politesse extreme. Dans n importe quel magasin, on vous accueille, on vous dit cinq fois merci et un au revoir avec des courbettes meme si vous n achetez rien. Dans la rue les gens sont courtois et vous indiquent volontier le chemin a suivre si vous etes perdus. Le Japon est un pays tres sur, il y a tres peu de vols, peu de criminalite, un taux chomage tres bas, les Japonais sont minces et elegants... Serait ce le pays ideal?

 

Avec un regard un peu plus attentif, vous vous rendez compte du manque de spontaneite, du caractere force et mecanique de cette politesse. Les jeunes employes des caisses de supermarches ou de fast food ont des cours pour apprendre a acueillir et remercier les clients. Le resultat vous laisse une impresion de machines humaines fort desagreable et derangeante. La politesse est une des regles de cette societe complexe. Et si on n enfreint pas les regles au Japon, pour se simplifier la vie il suffit de les contourner. Oussouby et Hiro nous ont confirme la meme chose. Au Japon, en tout cas dans les villes, on ne connait pas son voisin et meme si on le croise dans la rue, on ne lui dit pas bonjour. En cas de problemes, tout se passe par ecrit, une circulaire circule de boite aux lettres en boites aux lettres, sans contact direct. Ca se passe ainsi meme dans les residences universitaires ou les etudiants ne se cotoient pas, ni meme se regardent lorsqu ils se croisent et choisissent les moments pour sortir les plus propices pour ne croiser personne. Tout cela pour eviter de se lier de facon superficielle, en partant du principe que si on se lie avec quelqu un ca ne peut vous donner que des contraintes, ou vous obliger a rendre des services.

Un element revient frequemment dans les conversations que nous avons eues, c est le manque de communication, et la solitude qui en resulte. Au Japon, il est inhabituel et impoli d exprimer des sentiments, et encore plus de se plaindre. Celui qui souffre accumule son mal de vivre et n a personne a qui parler, y compris sa famille. Les seuls amis sont ceux de l enfance, apres les Japonais considerent qu ils nouent des relations d interet.

C a peut aller assez loin dans les relations d evitement. Isabel, notre hote a Tokyo, a chute de son velo dans la rue, et est restee immobilisee quelques minutes du fait d une entorse douloueuse a la cheville. Au debut, personne n a regarde, ni meme ne s est meme arrete. Un couple age s est finalement avance, a demande si ca allait. Et ils l ont aide a remonter son velo. Mais elle etait toujours a terre et voulait de l aide pour se mettre debout. Finalement, ils lui ont demande si elle pouvait pedaler, et l ont escortee, sans un mot, devant la porte de l hopital. Apres quoi ils ont disparu. Si personne n a aide Isabel plus tot, c est que tous considerent que mieux vaut ne pas se meler de l existence des autres. Aider quelqu un qui est immobilise a terre, par exemple, ca veut dire ensuite l accompagner a l hopital, donc perdre son temps. Chacun vit sa vie. Meme le concept de l etudiant qui rentre chez ses parents le week end et mange en famille le dimanche midi est inhabituel, c est meme tres xotique pour Hiro. Une fois quitte le foyer parental, les etudiants contactent peu leur famille.

Le Japon a un taux de natalite tres faible. Avoir un enfant coute tres cher, car en dehors de l ecole, il a beaucoup d activites, voire des cours prives. Ne rien faire est tres mal vu. L universite est tres chere, y entrer est difficile, mais apres c est assez tranquille jusqu au diplome. Beaucoup d entreprises recrutent les etudiants avant meme la sortie de la fac, et avec des CDI. Les jeunes ont donc un petit sas de liberte a l universite, entre l uniforme scolaire et le costume exige pour les cadres d entreprise. Les etudiants aiment se coiffer et s habiller, l apparance est hyper importante, et sur le campus la plupart exibent leur garde robes, filles ou garcons. Quand ils choisissent un style, ils le font a fond et achetent la panoplie complete jusqu au moindre accessoire. Dans les transports en commun, les filles sortent leurs miroirs ou leur telephone portable pour remettre en place inlassablemet la meme meche rebelle que personne n avait remarque ou ajouter une touche de fond de teint . Les garcons aussi se tripottent les cheveux deja pleins de gel pour se donner un air decoiffe.

Mais le must, c est l accessoire haute couture, en premier lieu le sac Louis Vuitton. C est incroyable le nombre de personnes qui ont le sac ou le porte monnaie. Snobisme extreme, la, il n y a aucune recherche esthetique, c est juste l exibition d une richesse materielle.

 

Vu de l exterieur, tout cela semble bien creux et superficiel. Cela existe en France aussi, mais au Japon, c est generalise. Ou est le debat d idee dans les universites? D apres Hiro, c est plus que marginal. De toutes facons, au Japon ou vous enseigne a memoriser, non a reflechir. D apres Oussouby, on fabrique des petits robots.

Le Japon est assez mefiant vis a vis des etrangers et de l exterieur, il voit d un mauvais oeil ceux qui voudraient integrer sa societe. Pourtant, avec le veillissement de sa population, il va devoir accepter une petite immigration. Les etrangers sont bizarres et peu polis, rustres et maladroits. Un Japonais qui vit plusieurs annees a l etranger doit reapprendre a agir et penser comme un Japonais avant de reintegrer son entreprise et aura des cours pour cela.

Si l etranger est bizarre, ce qui vient de son pays est plutot l objet d un grand interet. Les enseignes en francais font un tabac, notamment pour les boulangeries. Il y a meme une marque japonaise qui s appelle “comme ca”. Il y a parfois des contre sens ou des non sens, mais c est chic quand meme.

 

Tokyo, que nous avons rejoint en train, est une ville qui donne le tournis. La foule s agite, tourbillonne. Le metro est tres propre, rien ne traine. Dans les rues, l asphalte est comme neuf, les peintures flachent, les immeubles sont recouverts de vitres, d ecrans colores ou de carreaux emailles. Ca clignotte, les magasins s alignent et s elevent sur plusieurs etages. Vous y trouverez surement votre bonheur si celui ci peut s acheter. On se sent comme a l interieur d un monde virtuel ou un décor de cinema ... Monde de bureaux, de boutiques et de beton. Un univers qui ne nous convient guere.

Heureusement on trouve des petits restaus de quartier, le haut de la porte cache derriere des petits fanions. On s y installe au comptoir pour y deguster une cuisine saine et rafinee, tres recherchee. Le secret de la longevite de ce peuple plein de contradictions et de mysteres... Le 23 juillet nous decollons d´Osaka, direction Lima via Atlanta. Finie l Asie, bonjour l Amerique Latine!