Bicyclettes Nomades

Mali

(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours)


Plusieurs kilomètres avant le poste frontière malien, nous nous arrêtons dans un village d'où émerge une belle mosquée en banco, à l'architecture soudanaise typique du Mali, dont l'exemple le plus connu est la grande mosquée de Djenné, mais que l'on retrouve dans toute la région. Les hommes nous ouvrent les portes. L'espace intérieur est assez réduit du fait de l'épaisseur des murs et des piliers. Dehors les troupeaux s'abreuvent près du puit. La corde attachée au seau du puit est tirée par un dromadaire sur lequel est perché un gamin à l'air on ne peut plus sérieux. Ici tout le monde est Peul et les troupeaux sont leur seule richesse.
 

 
Nous arrivons l'après midi a Koro, où l'on nous parle d'une "blanche à vélo". On la croise un peu plus tard. Angélica, Italienne de 46 ans installée à Londres depuis 20 ans, pédale au Mali depuis trois mois. Et apparemment ce n'est pas évident pour elle de pédaler ici toute seule. Comme certaines femmes occidentales viennent chercher un gigolo, les propositions sexuelles en tout genre se succèdent. Qui plus est, elle est tombée malade à trois reprises, la dernière fois à Tombouctou, bloquée toute seule dans sa petite tente posée sur le toit d'un hotel, en plein cagnard, avec des gamins en guenilles venant à tout bout de champ lui demander de l'argent. Du coup, elle va prendre un vol pour Bangkok histoire de se reposer tranquillement en Thailande.
   Les gosses en guenilles, une boîte de conserve vide à la main, on les retrouve du Sénégal au Niger en passant par le Mali et le Burkina Faso. Ce sont les talibés, et c'est la honte de l'Afrique musulmane. Des enfants issus de familles pauvres que l'on confie à des marabouts qui en échange d'un peu de bourage de crâne coranique les exploitent en les envoyant faire la manche. Ca ne choque pas grand monde cette négation de toute dignité. A Koro nous mangeons dans le rue le soir. Cinq talibés nous observent à un mètre de distance. Alors que Chloé se baisse pour prendre quelque chose dans son sac, son assiette terminée, un gamin se jette littéralement sur la table pour verser les restes, quelques arêtes de poisson, dans sa boîte vide. Reduire ces enfants à  la mendicité est un véritable scandale, nous n'avons pas vu ça dans les autres pays musulmans. Nous en reparlerons sans doutes plus tard lors de notre récit sur le Sénégal où les confréries musulmanes, Mouride et Tidjane, s'apparentent plus à des mafias qu'à autre chose: on y brasse plus de fric que de pensées religieuses.
 
Le lendemain nous arrivons à Bankass. On nous a invités à boire le thé près du marché. Le soleil couchant donne une couleur ocre aux édifices de banco et au sable qui tapisse les rues. La discussion porte sur le monde, l'Asie, l'Amérique latine. On essaie de sortir de la dichotomie réductrice Afrique-Europe. Autour du thé nous parlons de religion, de polygamie, de l'excision aussi. Beaucoup de personnes savent que l'excision est mal vu par l'occident et les pouvoirs publics mais ne comprennent pas toujours pourquoi.
 

 
Les deux jours suivants nous allons au pied des falaises dogon avec un guide. C'est mon 2ème séjour la bas, le précédant datant d'il y a dix ans. Le tourisme s'est un peu accéléré depuis même si ça n'est pas la baie d'Halong. Mais il y a quand même du monde. A Djiguibombo nous faisons étape dans un campement. Un petit groupe de touristes français, la soixantaine, se repose. Un groupe de cinq à six gamins mendient comme d'habitude, "Merci cadeau ?". Une dame se lève et enfile un tee shirt à une petite fille; "et voilà, c'est tout !"... On vient de voir en direct pourquoi les enfants étaient absolument insupportable dans les zones qui voient le blanc passer. On nous confirme le fait: des centaines de touristes comme eux débarquent chaque année et soulagent leur bonne conscience en distribuant à n'importe qui, alors qu'il existe des associations villageoises pour ça, des bics, des bonbons ou des tee shirts. Les adultes ne reprennent pas les enfants, quand ils ne viennent pas eux même tenter d'obtenir nos faveurs ou quelques pièces. Et pourquoi pas ? On m'a raconté l'histoire d'un jeune retraité, fringuant touriste, qui a fourré un billet de 10 000 francs CFA (15 euros) dans la main d'une vieille femme qui n'en demandait pas tant; c'est ce que sa fille gagne à peine en une semaine en trimant. Pseudo altruisme destructeur, aveugle et imbécile. Dans leur bêtise ces mêmes personnes pourront d'ailleurs condamner les altermondialistes qui manifestèrent à Seattle ou à Gène contre les accords commerciaux qui lèsent ces pays africains, comme par exemple le coton subventionné américain qui étouffe le coton malien. 
 
La piste qui rejoint Somadougou offre des paysages superbes. Au 30ème kilomètre elle remonte le long de la falaise pour rejoindre le plateau Dogon et file ensuite vers l'ouest , piste sableuse qui s'engouffre parfois dans des défilés rocheux.
 

 
Nous arrivons le dimache 9 mars à Djenné, célèbre pour sa grande mosquée, le plus grand édifice en banco du monde. le lendemain c'est jour de marché, un des plus beau d'Afrique. Les gens font des kilomètres pour acheter ou vendre calebasses, tissus ou nourriture. C'est une débauche de couleurs, de bruits et de poussière, avec en arrière fond cette imposante mosquée aux formes emoussées. C'est la cohue, et dans la foule on se fait voler notre portefeuille avec les cartes de crédit qu'on avait bêtement oublié de laisser à l'hotel.
On va au poste de police, un ancien bâtiment colonial près de la place centrale. Une salle aux murs ocres décrépis qui n'a pas changé depuis cinquante ans, deux tables en bois derrière lesquels s'épongent deux policiers. Nous expliquons brièvement ce qui vient de nous arriver. Le policier nous demande alors ce que l'on veut..."Porter plainte of course !". Il nous confie alors à un sous fifre qui met cinq minutes pour découvrir mon nom sur mon passeport et pour l'écrire laborieusement sur un vieux cahier. Pas de reçu, rien. On nous préviendra si on le retrouve...
Pendant ce temps la salle est le théatre d'un va-et-vient pittoresque d'hommes en boubous, barbe taillée et cheich (le filgul) autour de la tête. Malgré le contexte j'apprécie cette ambiance hors du temps. Mais entre les gamins qui ne te lâchent pas et le vol, l'enthousisasme est un peu tombé.
Le lendemain mardi 11 mars nous repartons par les pistes, directions Ségou. Vingt kilomètres après Djenné nous doublons plusieurs charrettes tirées par des boeufs, des chevaux ou des ânes. Elles portent des familles entières et des marchandises. Tout le monde va dans la même direction, celle de Mougna, village à 40 km au sud ouest de Djenné et ou se tient le marché du mardi. Chaque jour de la semaine a son marché dans un village des environs. En dehors du jour du marché ces villages ont une activité très réduites pour ne pas dire nulle, tandis qu'une fois par semaine c'est une foule bigarrée de peuls avec leurs chapeaux coniques et leurs pantalons bouffants pour les hommes, les tatouages sombres autour des lèvres et de grandes boucles d'oreille pour les femmes, des touaregs enturbannés, des bambaras. On y vend de tout, y compris du bétail. C'est une véritable claque visuelle. L'environnement et la beauté des gens nous évoque le Rajasthan en Inde, et par ailleurs l'exaspération provoquée par les enfants a Djenné nous rappelle un peu l'exaspération que l'on y avait ressenti ! Mais en dehors des zones touristiques le rapport avec les gens se normalisent.
 

 
Nous passons la nuit à Sarro où le maire met à notre disposition une salle municipale, idem à Yalo. Pour Chloé c'est de plus en plus difficile avec la chaleur, 40° à l'ombre, et une diarrhée qui dure depuis plusieurs jours. De Yalo à Ségou la piste est de surcroit difficile avec du sable ou de la tôle ondulée. On croise peu de villages et à la chaleur s'ajoute un vent de face. Arrivée à Ségou elle est épuisée, ce qui n'est pas étonnant avec une fièvre à plus 39°. Le test rapide du paludisme est négatif, l'examen clinique est sans particularité (c'est parfois pratique de voyager à deux médecins). Le lendemain la fièvre est tombée, c'était vraisemblablement un coup de chaleur. la journée de repos à Ségou est bien méritée et nous permet de buller au bord du Niger, fleuve imposant, d'une tranquilité royale; situé en Inde, il eut été sans doutes sacré.
Nous empruntons la transsahélienne pour rejoindre Bamako, 240 km de ruban asphalté et trois jours de route vent dans le dos à travers un paysage de brousailles monotone. Nous croisons Jeff, un Américain de Portland qui lutte contre le vent avec son vélo. Il vient de Dakar et continue vers Cotonou, on suit sensiblement le même itinéraire en sens inverse.
Nous arrivons à Bamako le lundi 17. Nous sommes hébergés chez Solenn et Youssoufa Maïga, un couple francomalien. Youssoufa travaille comme neurologue au CHU et Solenn dans une ONG, et pendant nos cinq jours sur place ils nous ont très gentillement ouvert les portes de leur maison bouillonnante de jeunesse, car, outre leurs deux enfants, vivent également plusieurs neveux. Nous avons utilisé la plupart du temps à courir à droite et à gauche pour faire nos visas (Mauritanie et Guinée) et solutionner nos problèmes d'argent. Et traverser Bamako à vélo est loin d'être une sinécur!. Nous avons également rendu visite à la famille d'Oussoubi qui nous avait hébergé à Kyoto (cf carnet de route/Japon), et revu avec plaisir Fatimata, la soeur dOussoubi.
Vendredi 21 mars, nous préparons nos sacoches pour reprendre la route le lendemain matin: dans deux jours, Inch'Allah, nous serons en Guinée.