Bicyclettes Nomades

L'Ouzbékistan

 


(cliquez sur la carte pour une vision plus précise du parcours)

 
 
1ère partie
 
Nous franchissons la frontière comme prévu le 13 juillet. Les formalités turkmènes sont rapides, même si le douanier demande à voir toutes nos photos numériques…. On évite de lui montrer celles du Turkmenbashi! Aucun problème non plus coté Ouzbek, les personnes devant nous se font fouiller mais nous y échappons.
Nous nous engageons sur la route qui nous mènera à Boukhara, Samarcande et enfin Tashkent. Route plate, désertique et désolée. On croise peu de villages, il fait très chaud. 
 
L’arrivée à Boukhara après une journée et demi est magique, nous apercevons de nos vélos les arrondis turquoises d’une mosquée se détachant sur le bleu plus profond du ciel. 


 

 

 

Nous avons adoré Boukhara. La ville est de taille modeste, le centre ville actuel est encore le vieux centre, rempli de mosquées et medersas et entouré de quartiers populaires aux ruelles entrelacées. Les hommes portent un petit chapeau à quatre coins décoré de broderies (comme dans le reste du pays), les femmes de longues et larges robes fleuries au-dessus d’un pantalon et nouent un foulard dans leurs cheveux. A cote des ouzbeks aux yeux sombres bridés et à la peau mate, vivent des russes blonds aux yeux bleus, la peau rougie par le soleil.

 
Le rythme de vie est assez tranquille, et nous l’adoptons rapidement. Nous prenons le temps d’apprécier la richesse de l’artisanat local: miniatures (les plus belles que l’on ait vues jusqu’à présent, de Turquie, d’Inde ou d’Iran. Pour un aperçu de ces petites merveilles: www.bukhara.net/crafts/davlat/, maquetteries, tissus et tentures brodées. Les gens sont sympathiques, les enfants demandent à être photographies uniquement pour le plaisir de voir leur visage apparaitre sur l’écran du numérique. Nous ne sommes pas les seuls touristes mais l’affluence est modérée et ne gâche pas la paisibilité des lieux. 

Nous gagnons Samarcande en trois jours. Les paysages ne changent pas, toujours aussi monotones. La seule verdure que  nous apercevons est celle des champs de coton, héritage de l’époque soviétique et dont l’irrigation est assurée par la mer d’Aral qui se meurt…
C’est la première fois que nous avons peur de manquer d’eau, il faut attendre d’entrer dans un village et les distances sont parfois longues.
Sur la route, la circulation est modérée, puisque posséder un véhicule est encore un luxe. Dans les villes, ceux qui en possèdent font souvent taxi, en plus de leur activité habituelle. On croise de vieilles Lada, les seuls véhicules récents sont des Daewoo (une usine est implantée dans la vallée du Ferghana). De vieux bus français (nous avons croisé par exemple l’oiseau d’Armorique…) ont une deuxième existence dans le pays, mais attention ce sont des transports de luxe…A coté, de vieux bus  de 30 ou 40 ans, crachant leur gasoil, constituent le moyen le plus économique de se déplacer. 

Le soir avant l’arrivée à Samarcande, nous nous arrêtons dans un village. Le propriétaire d’une boutique nous propose de nous installer à coté dans la cour  d’un restaurant, où nous pouvons dormir à la belle étoile. La petite couturière, sa voisine, nous fait faire le tour de la ville et tient absolument à nous offrir la seule animation originale du coin: la grande roue. Le manège est installé au fond d’un parc où broutent quelques vaches. Il semble fermé, mais le gardien habite la maison à coté et ne lance sa machine qu’à la demande. Nous prenons place dans la nacelle brinquebalante, pas rassurés par l’aspect vétuste et rouillé de la grande roue, mais incapables de refuser l’offre de la jeune fille. C’est encore plus terrible en marche, parce qu’en plus, on a les bruits… Nous sortirons intacts, mais assez impressionnés!! L’homme de la boutique, en nous attendant, a dressé  la table pour le repas. Au centre, une bouteille de mousseux à la pêche, une de vin et une de vodka. Pour un repas à quatre, le ton est donne, surtout quand il amène des bières pour l’apéro!! Je refuse tant bien que mal les incitations à boire, mais Olivier un peu moins. Le résultat se verra sur les vélos le lendemain: les 60 km en paraissent 120!! 
Notre première impression à Samarcande est plutôt décevante. Nous nous attendions à une ville encore plus belle que Boukhara, tant elle est mythique sur la route de la soie, et nous trouvons, autour des belles mosquées et mausolées, une ville moderne aux grands boulevards et aux immeubles soviétiques. Mais, en nous promenant, nous prenons progressivement la dimension de la ville, apprécions l’agitation de son bazar, savourons le plov (plat national à base de riz, carottes et mouton) et les chahliks (brochettes) en buvant du thé (malheureusement assez insipide), sommes impressionnés par l’imposante structure du Reghistan. 

 
L’ensemble est constitué de medersas, dont l’une arbore fièrement une mosaïque représentant un animal semblable à un tigre, fait insolite dans la religion musulmane.
 
Ella Maillart, dans son livre Des monts Célestes aux sables Rouges, relate son voyage en Ouzbékistan en 1932. A Samarcande, la vie à l’époque était bien différente, notamment pour les femmes que l’union soviétique voulait émanciper. Nombreuses portaient le paradja, toile de crin descendant de la tête aux chevilles. C’est encore porté aujourd’hui dans les mariages traditionnels, mais ils sont alors richement décorés.
Prise dans la lecture la veille de notre depart, je lis le passage sur Chah Zinda. Je suis intriguée car nous n’avons pas visité ce qu’elle qualifie de monument le plus marquant de Samarcande. A coté, la description dans le Lonely Planet est courte et pas spécialement ditirambique. Il s’agit d’un ensemble de dizaine de mausolées. Je me contenterai de ses mots pour décrire ce que nous avons faille “manquer” à Samarcande:
“l’orgie de couleurs, d’arabesques, de ciselures, d’incrustations, la finesse des mosaïques, le raffinement des contrastes sont indescriptibles”…”l’outremer répond à la turquoise, le bleu marine à l’émeraude, le cobalt à la terre de sienne, le lapis lazuli à l’ocre: les couleurs semblent se mirer l’une dans l’autre et, soutenues par les teintes chaudes des briques naturelles, créent un chant qui s’élance vers le bleu du ciel.” 

 

La tête remplie de ces images et couleurs, nous reprenons la route pour Tashkent, toujours aussi plate et désertique. Nous pédalons chaque jour plus de 100 km, le vent nous est souvent défavorable et nous arrivons épuisés. Premier bivouac à Jizzax. Nous demandons à planter la tente près d’un vendeur de glaces, trouvant l’endroit paisible. Une musique ne tarde pas à commencer, celle d’un orchestre aux basses saturées. Des personnes habillées assez élégamment traversent la cour du vendeur de glaces. Derrière, nous découvrons l’existence d’un restaurant. N’ayant d’autres choix, nous nous apprêtons à planter la tente quand un homme du restaurant vient et m’invite à le suivre. Il me montre une grande pièce climatisée où nous pouvons nous installer pour la nuit. Seul hic: on est juste derrière l’orchestre…on accepte quand même.

 

 

Nous comprenons que nous devons patienter avant de nous installer, attendre la fin de la fête. Notre ami nous emmène dans sa petite chambre où seuls tiennent un lit, un petit bureau et une minuscule télé, puis il nous offre un repas.  La fête est un mariage, et on se voit déjà veiller jusqu’a 4 heures du matin, ce qui ne nous enchante guère! Les mariés sont perchés sur une estrade en face des invités, ils ne dansent pas. Les autres, eux, ne se privent pas et s’amusent comme des fous, entrainés par la musique pop orientale de l’orchestre et une danseuse professionnelle. On danse le buste bien droit, un bras à l’horizontale que l’on bouge grâce à des mouvements d’épaule saccadés. De même on bouge la tête, les hanches et les poignets.

La fête prend fin vers 23 heures. Les mariages ouzbeks durent en général 3 jours, nous avons assisté à la partie “mariage a l’occidentale”. Le lendemain, on a droit au gâteau de la mariée au petit dej!

Le deuxième soir, à Golestan, nous demandons l’hospitalité et sommes hébergés dans une famille. Ils vivent dans une maison assez typique de l’Ouzbekistan: au centre une grande cour, une pergola avec des vignes, différents bâtiments de briques de terre séchée sont disposés autour. Certains sont très anciens et en mauvais état. Ne parlant ni ouzbeks ni russe, c’est le “body language”qui nous aide ce soir là, installés avec la grande famille sur un sommier en bois sur lequel on s’installe autour du repas composé de soupe et de pain. 


 

 

 On arrive le lendemain soir à Tashkent, où nous sommes hébergés par Eldar, membre d’hospitalityclub. Au programme: visas (encore!!) pour Inde, Pakistan, Chine et Kirghistan, réparation du vélo d’Olivier qui a quelques problèmes depuis l’Iran.

Pour info: impossible d’obtenir le visa indien à Tashkent si on voyage par la route (il faut le demander au Pakistan pour des raisons de sécurité, les autorités consulaires informant les policiers de la frontière de notre arrivée), pas de problèmes pour visa chinois et kirghizes. Pour le Pakistan, nous avons eu une entrevue avec le consul, et après quelques allers retours, on l’a enfin obtenu!
Notre séjour à Tashkent nous a permis de mieux prendre la mesure des difficultés de la vie quotidienne en Ouzbekistan. Les services publics sont lents et poussifs, les tarifs d’eau et d’électricité chers pour le niveau de vie, sans parler de l’autoritarisme du gouvernement. En dehors de Tashkent, les boutiques sont mal approvisionnées.
Nous avons participé à deux émissions de radio. Certains de nos propos sont censurés (j’ai dit que nous avons rencontré beaucoup de personnes qui veulent vivre en Europe ou aux Etats Unis). 
Et en plus de tout cela, Olivier a pu réparer son vélo! Programme bien chargé… Vivement ce WE, nous allons avec Eldar et sa petite amie à la campagne près d’un lac.
 
Nous partons lundi 31 juillet après avoir récupéré nos visas chinois vers le Kirghistan, par la vallée du Fergana. Nous devrions atteindre Osh (Kirghistan) le 4 ou 5 Aout.
 
 
 
2ème partie

Nous avons quitté Tachkent le 31 Juillet. Après un petit détour pour récupérer nos visas chinois, nous voici de nouveau sur la route, direction la vallée du Ferghana. Cette vallée était le passage obligé de toutes les routes de la soie, et il existe toujours une fabrication locale du fameux tissu.
 
Pour entrer dans la vallée il faut passer un col à 2250 mètres. Tachkent étant à environ 300 mètres d'altitude, on grimpe tout doucement pendant 100 km, puis, après un check point militaire, l'ascension commence vraiment. Et là ça fait mal ! Un sacré pourcentage avec peu de virages...Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, accompagnés par les vieilles Lada  grinçantes remplies de pastèques et de melons, ou les vieux camions soviétiques qui fument, grondent et semblent prêt à rendre l'âme. Au bout du compte, on avance presque à la même vitesse !
 
Après avoir passé le tunnel situé au sommet c'est une grande descente de 70 km jusqu'à Qoqon. La route est ensuite plate et assez monotone jusqu'a Andijan, dernière ville avant la frontière Kirghize. Nous avons battu notre record avec une étape de 145 km. Nous avons ainsi parcouru la route entre Tachkent et Andijan, 360 km, en trois jours !
 
Le soir nous demandons l'hospitalité avec nos trois mots de russe et le langage des gestes. Les Ouzbeks sont très curieux et d'une gentillesse extraordinaire. On se sera fait cette réflexion tous les jours, et dans la vallée du Ferghana c'est peut-être encore plus marqué. Le premier soir nous nous arrêtons devant une maison où sont posés deux petits vieux, tranquilles avec leurs oies et leurs dindons. Ils hallucinent un peu en nous voyant et ne comprennent pas vraiment ce qu'on leur demande. Mais finalement c'est d'accord, on peut planter notre "palatka" ("tente" en russe) dans le jardin. Ca ne durera pas longtemps. Au bout de cinq
minutes on est bien sur invité à dormir dans la maison, plus exactement dehors dans la cour, sur une espèce de sommier géant parsemé de coussins et de matelas, sous une tonnelle, ou l'on prend les repas et où l'on dort l'été. Nous mangeons avec toute la famille et le matin nous repartons avec des cadeaux (de la soie bien entendu) !




Le lendemain nous demandons l'hospitalité à une dame qui vend quelques articles, 2  bouteilles de soda et 3 savons, sur le bord de la route. Soirée sympathique avec les fils et tous les voisins qui viennent voir les petits français... Arrivés à Andijan le 3ème jour, après 145 km, on se décide à prendre un hôtel. Alors que l'on commence à errer à la nuit tombée dans une ville impersonnelle aux boulevards immenses, un homme providentiel nous propose son aide, en anglais. Il nous mène a l'hôtel conseillé par Lonely Planet qui est censé avoir des chambres à 8$ la nuit. Après plusieurs kilomètres nous y voila...c'est 40$ ! Il y a une double tarification Ouzbek-étranger. On nous propose une simple à 20$ mais même à ce prix c'est hors de question. Seulement voila, il fait nuit, la ville est immense et il y a peu d'hôtel. Mais pas de problème, notre homme providentiel nous offre l'hospitalité chez sa soeur, grande maison Ouzbek où vivent une quinzaine de personnes. On nous offre le repas, on nous laisse manger tranquillement...Au bout d'un quart d'heure quelqu'un s'aventure dans notre chambre et quelques secondes plus tard c'est une bonne dizaine de personnes hilares qui s'empressent autour de nous. Grands sourires qui dévoilent des rangées de dents en or, c'est comme ça qu'on affiche sa richesse, on sert la vodka dans des bols et on se presse pour la séance photo !




Andijan a été le théâtre d'un massacre il y a 2 ans. Relayé par les médias occidentaux il a été volontairement occulté par le gouvernement Ouzbek. Plusieurs centaines de personnes, qui protestaient pacifiquement ont été assassinées lors d'une fusillade orchestrée par les militaires. Le gouvernement Ouzbek a évoqué un "incident" avec une dizaine de mort, concernant qui plus est des intégristes musulmans  (justifiant ainsi leurs actes), alors que selon des ONG et journalistes il y en aurait eu plusieurs centaines, rassemblées pacifiquement. Quoi qu'il en soit on n’en parle pas beaucoup dans la vallée du Ferghana et à Andijan même. On essaie peut être d'oublier...

Nous sommes entrés au Kirghistan le 3 Août. Avec la montagne les choses sérieuses commencent! Avant de rejoindre le poste frontière avec la Chine à Irkestam, deux cols nous attendent: le premier à 2400 mètres et le second à 3700 mètres.